Cérémonie à la mémoire des victimes de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc (19 mars 2018)


Comme chaque année, nous sommes réunis, dans le square du 19 mars 1962, date du cessez-le-feu entre la France et l’Algérie pour rendre hommage aux victimes civiles et militaires de ce conflit et aux soldats tombés en Tunisie et au Maroc.

C’est la première fois que cette cérémonie se déroule sans la présence, à mes côtés, de Gilbert Chabroux. Ancien sénateur-maire de Villeurbanne, il nous a quittés le 1er décembre dernier. Toute sa vie, il s’est fait un devoir d’assister aux manifestations patriotiques. Comme ancien appelé du contingent, il était particulièrement sensible à celle qui nous rassemble aujourd’hui.

Lorsqu’il avait reçu son affectation pour l’Algérie, le 1er janvier 1959, il venait tout juste d’être nommé professeur agrégé de physique au Groupe de l’enseignement technique de la métallurgie de Villeurbanne. Envoyé à Béni-Ounif, une commune près de Béchar, il s’était retrouvé dans une zone très exposée. On peut imaginer la surprise de cet enfant du Limousin qui avait certes quitté sa campagne natale pour étudier mais qui n’avait pas, comme la plupart des appelés, voyagé.
De ses vingt-huit mois passés en Algérie, il parlait quelquefois. Il avait retracé ses années de guerre dans une petite autobiographie éditée à la fin de sa vie. A son retour d’Algérie, il avait adhéré à la FNACA, la première organisation à défendre les droits moraux et matériels des anciens combattants d’Algérie, du Maroc et de la Tunisie. Plus tard, Gilbert Chabroux s’était fortement investi au Sénat, comme je l’ai fait moi-même à l’Assemblée nationale, pour définir une journée nationale du souvenir, en l’occurrence le 19 mars, date du cessez-le-feu en Algérie.

Je vous invite à observer une minute de silence en sa mémoire.

Le 19 mars 1962, la paix entre la France et l’Algérie est signée à Evian. Le bilan humain de huit années de conflit est lourd : 30 000 soldats français sont morts, 75 000 ont été blessés. 15 000 à 30 000 harkis et 4500 pieds-noirs ont disparu. 800 000 Français ont été rapatriés en métropole. Du côté algérien, 350 000 à 400 000 civils ont péri. Un million et demi de paysans ont été déplacés. Cette guerre, longtemps restée sans nom, aura mobilisé un million quatre cent mille appelés du contingent.

Le cessez-le-feu ne met pas un terme immédiat aux violences. Dans les mois qui suivent, les Harkis paie au prix fort leur fidélité à une France qui les abandonne. Dès lors, c’est toute une communauté qui se mure dans le silence de la honte, comme l’a raconté, dans son livre L’art de perdre, l’écrivaine française Alice Zeniter, elle-même petite-fille de Harkis. Le lecteur y découvre une famille qui fuit l’Algérie à cause de son engagement pour la France, puis qui va passer des camps rudimentaires du sud de la France aux HLM du nord, avec pour maigre bagage le souvenir du pays.

Des milliers d’Européens quittent aussi leur terre natale sans espoir de retour. A Marseille, où ils arrivent après leur traversée de la Méditerranée, beaucoup se retrouvent dans un grand dénuement. La France des années 60 n’est pas très accueillante pour celles et ceux que l’on appelle désormais les rapatriés d’Algérie

Pour les appelés du contingent, le 19 mars 1962, c’est le cessez-le-feu. Mais si la guerre est terminée sur le papier, elle se poursuit en réalité. On tombe encore sous les balles. On saute sur des mines. On meurt dans des attentats.

Pour ceux qui rentrent chez eux, reprendre le cours de l’existence est difficile. Le service militaire en Algérie a été une expérience éprouvante et traumatisante : le dépaysement brutal, l’éloignement, la violence. Beaucoup avaient imaginé servir la paix. Ils ont été livrés à la la guerre. A leur arrivée, ils se souviennent avoir reçu une brochure intitulée Connaissez-vous l’Algérie ? Elle vantait la beauté des paysages, l’exotisme de la culture. Avant leur départ, certains trouvent dans leur barda une autre document au titre maladroit : Maintenant vous connaissez l’Algérie. Elle laisse un goût amer à ceux qui ont en définitive perdu leur jeunesse.

Dans leurs paquetages, les démobilisés rapportent aussi des photographies. Ils y ont été encouragés par les autorités militaires pour chasser l’ennui et garder le moral. Aucune image de guerre n’était autorisée pour ne pas porter préjudice à la sûreté nationale. Alors les soldats se sont intéressés à leur quotidien. Ils se sont mis en scène dans des moments de détente comme les batailles de boules de neige dans l’hiver du djebel. Ils ont multiplié les clichés de paysages au relief escarpé ou de scènes à la plage. Mais cette joie apparente ne saurait faire oublier la rudesse de ce qu’ils ont vécu.

Ces jeunes Français avaient appris que La Méditerranée traverse la France comme la Seine traverse Paris ! En Kabylie, ils découvrent un monde rural d’une grande pauvreté. Pour les soustraire à l’influence de l’ennemi, l’armée française a fait déplacer de force des milliers de villageois dans des camps de regroupement. Femmes et hommes déracinés vivent dans des conditions précaires. Des appelés improvisent des écoles. D’autres ouvrent des infirmeries. Nombreuses sont les photographies qui témoignent ainsi d’instants de vie sans violence.

Cette cérémonie nous rappelle ce qu’a été la dernière guerre de décolonisation française. Elle est aussi animée par l’espoir qu’à Paris, à Alger, à Tunis et à Casablanca, les générations nouvelles auront à cœur de nourrir des relations fraternelles, autour d’une mémoire partagée.