Discours du 69e anniversaire de la reddition de l’Allemagne nazie (7 mai 2014)


Mesdames et messieurs, chers amis,
nous célébrons aujourd’hui le 69e anniversaire de la capitulation totale et sans condition de l’Allemagne nazie.
C’est dans une école de Reims le 7 mai 1945 à 2 h 41 que les Allemands signent leur reddition. Le texte dactylographié est court. Il compte cinq articles. Il ne dépasse pas deux pages. Les autorités allemandes s’engagent à transmettre à toutes leurs forces l’ordre de cesser la guerre le 8 mai à 23 h 01, ce qui correspond à l’heure d’Europe centrale. Le 8 mai à 15 heures, les chefs de gouvernement, parmi lesquels le général de Gaulle, annoncent officiellement la capitulation allemande.
Mais Staline et les Soviétiques demandent que l’acte soit signé une deuxième fois à Berlin. De nouvelles négociations s’engagent dans la nuit du 8 au 9 mai. Elles débutent à 23 heures le 8 pour s’achever à 0 h 45 le 9. C’est pour cette raison qu’en Europe de l’Ouest, la date officiellement retenue pour marquer la fin de la Seconde guerre mondiale est celle du 8, tandis qu’à l’Est, c’est le 9 mai que se déroulent ces cérémonies.
Cette double signature, à l’Ouest et à l’Est, à Reims et à Berlin, témoigne déjà du nouveau dessein de l’Europe. Elle est la conséquence du partage territorial défini à Yalta en février 1945. Elle laisse parfaitement entrevoir les enjeux de l’après-guerre, prémisses de la guerre froide. Quant à la France, sa capacité à avoir su s’imposer à la table des vainqueurs lui doit de revenir sur la scène des Nations qui comptent dans le monde.

 

 

En ces heures qui marquent l’achèvement de la guerre, la France est fière. L’action conjointe de la Résistance intérieure et des armées françaises lui a permis de participer pleinement à sa libération. Elle lui a permis aussi d’être partie prenante de l’acte de capitulation. Comme le dit le général de Gaulle, dans l’après-midi du 8 mai, « c’est la victoire des Nations unies et c’est la victoire de la France […]. Pas un effort de ces soldats, de ces marins, de ces aviateurs, pas un acte de courage ou d’abnégation de ses fils et de ses filles, pas une souffrance de ces hommes et de ces femmes prisonniers, pas un deuil, pas un sacrifice, pas une larme n’auront donc été perdus ». Sur l’Allemagne, qu’il déclare « abattue », il conclut qu’elle a elle-même « signé son désastre ».

 

 

C’est par les urnes qu’Hitler a accédé au pouvoir en 1933. En tant que chef du parti qui remporte les élections législatives de mars, il est nommé chancelier. Très vite, il met en route son inexorable plan de construction d’une Allemagne prétendument héroïque faite pour durer 1 000 ans. Le Reichstag vote les pleins pouvoirs au nouveau chancelier. Dans le même temps, à Dachau, le premier camp de concentration ouvre ses portes aux réfractaires au régime. Les juifs sont désignés comme des ennemis. S’ensuivent des arrestations, des humiliations, des autodafés. Certains intellectuels prennent la mesure de ce qui s’annonce. Ils fuient leur pays, vers la France quelquefois, comme Hannah Arendt, Walter Benjamin, Anna Seghers… pour n’en citer que quelques-uns.

 

 

L’idéologie fasciste du 3e Reich atteint son paroxysme avec la désignation, puis le culte, d’une prétendue race aryenne. Au nom de ces thèses, les nazis vont, non seulement construire leur système d’extermination des juifs, des tziganes, des malades, mais aussi tout mettre en œuvre pour l’avènement d’une race pure. Ils détourneront les progrès de la science, censés faire le bien de l’humanité, pour les mettre au service de leur terrible projet. Des millions d’enfants, de femmes et d’hommes mourront dans les chambres à gaz, conçues pour tuer. Leurs corps disparaîtront à jamais dans les fours crématoires, ne laissant aucune trace de ce qu’ils ont été, à peine un enregistrement dans le convoi qui les a transportés.

 

 

À côté de la Solution finale, les nazis conçoivent aussi des  » lebensborn « , dans lesquels des femmes, soumises ou libres, accouchent d’enfants, jugés conformes aux caractéristiques aryennes. Offrandes au führer, ils servent à stimuler la vitalité de la race germanique. Plus de dix mille enfants naîtront ainsi, le plus souvent retirés à leur mère, adoptés par des familles souhaitant participer à la construction nationale. Artisan des camps d’extermination, architecte de la Solution finale avec Heydrich, Himmler est aussi à l’origine de ces maternités de la honte, dont les historiens ne se sont emparés que tardivement. Car, à la fin de la guerre, la trace de ces enfants se perd, comme se perd aussi la trace de tous ceux qui, parce qu’ils étaient blonds, ont été germanisés de force dans les territoires soumis à l’occupation.

 

 

Ces temps nous semblent loin. Ils ont soixante-neuf ans. Soixante-neuf ans seulement. Et pourtant, dans cet intervalle, avec la connaissance que le monde avait, d’autres tragédies se sont produites.
Il y a quelques semaines, le vingtième anniversaire du génocide rwandais a rappelé que la « brute humaine » – pour emprunter l’expression à Jean Jaurès qualifiant les premiers massacres d’Arméniens –, la « brute humaine » est toujours prête à ressurgir. La diffusion méthodique d’informations pernicieuses, désignant les Tutsis comme des ennemis latents du régime, a nourri jour après jour le terreau de la haine. Face à ces femmes et hommes Hutus qui expliquent comment ils ont tué leurs voisins Tutsis, eux-mêmes excités par les injonctions de la Radio des mille collines, on se demande ce que le monde avait tiré comme enseignements du passé.
C’était en 1994. Il suffit d’un décor qui change. Il suffit d’enjeux qui diffèrent. Et le consensus sur lequel repose la vie ensemble se fissure jusqu’à voler en éclat.
Qui peut dire aujourd’hui que tout cela est derrière nous ?

 

 

La paix ne va jamais de soi. Avec la crise qui frappe les sociétés occidentales, la tentation du repli sur soi n’est jamais loin, comme n’est jamais loin non plus la facilité de désigner des boucs émissaires. En Europe, on voit actuellement les partis extrémistes se développer comme jamais depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. L’Europe, pourtant facteur de stabilité depuis 1945, est accablée de tous les maux. Immigration, chômage, précarité sociale : tout serait de la faute de l’Europe. Dans le même temps, face aux événements qui secouent l’Ukraine, qui peut dire que la paix et la stabilité appartiennent au passé ? Elles sont des sujets d’aujourd’hui.

 

 

Soixante-neuf ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, l’enjeu – auquel nous sommes confrontés – est de réunir le rêve et la réalité.
Le rêve, c’est la grande aspiration européenne pour la paix, telle que les forces alliées l’ont envisagée au sortir du conflit.
La réalité, c’est la paix, bonne comme de l’eau vive, mais dont on aurait fini par ignorer la source.
La réalité, c’est aussi l’Union européenne, éloignée et lointaine, beaucoup trop technocratique, donnant le sentiment de se mêler de tout sans jamais régler rien. Entre les aspirations et les doutes, le chemin est étroit autant qu’incertain. Les solutions sont nombreuses, paradoxales entre elles, contradictoires quelquefois.

 

 

Il nous appartient, à nous citoyens français, comme aux autres citoyens européens, loin des facilités de la démagogie et du populisme, d’éclairer et d’emprunter ces nouveaux chemins, l’esprit ouvert, critique et exigeant lorsqu’il le faut, mais sans oublier l’essentiel qui est celui d’un avenir commun.