Discours du 70e anniversaire de la reddition de l’Allemagne nazie (7 mai 2015)


Nous sommes réunis pour célébrer le 70e anniversaire de la fin de la deuxième guerre mondiale, avec la victoire des forces alliées et la reddition de l’Allemagne nazie. Commencées le 7 mai 1945 à Reims, les négociations s’achèvent deux jours plus tard, avec deux documents, dont il découlera deux dates commémoratives, le 8 mai pour les territoires occidentaux, le 9 mai pour l’Union soviétique. Cette séparation des dates témoigne des tensions qui occupent, à l’époque les forces alliées et qui accompagnent leur grand partage du monde,
préfigurant l’avènement de la guerre froide.
1945 est une année de chaos, d’espoir et de détresse, de liberté reconquise et de rancœurs terribles.
Le 27 janvier, l’armée soviétique entre dans le camp d’extermination d’Auschwitz en Pologne. Il n’est pas le premier camp qu’ils découvrent. Mais il est le plus gigantesque. 7 000 détenus sont encore là, les plus affaiblis et les plus malades, abandonnés par les Nazis 9 jours plus tôt. Primo Levi, qui fait partie des derniers prisonniers restés au camp, a raconté ce qui s’était passé dans cet intervalle de temps, la peur avec laquelle ses camarades et lui sortent de l’infirmerie et de leurs baraquements, puis leur quête pour trouver quelque chose à manger — ils tomberont sur des pommes de terre — et le franchissement, enfin, des barbelés.

Devant l’avancée des forces alliées, à l’est et à l’ouest, les responsables du camp tentent de transférer leurs prisonniersvers le centre de l’Allemagne. Ils jettent sur les routes plusieurs dizaines de milliers de femmes et d’hommes, dans une marche de la mort impitoyable, dont beaucoup ne reviendront pas, abattus pour ne pas freiner le convoi dans sa fuite. Au fur et à mesure qu’ils progressent, les Alliés découvrent des centaines de camps, plus ou moins importants, libérant des centaines de milliers de prisonniers squelettiques et affamés.
C’est à Torgau, sur l’Elbe, que les Américains et les Soviétiques font la jonction entre leurs armées, le 25 avril 1945. S’il reste encore des poches de résistance et des combats meurtriers — notamment en France —, l’Allemagne nazie est vaincue.
Quelques semaines plus tôt, les Américains, les Britanniques et les Soviétiques ont scellé leur accord d’après-guerre à Yalta.
Dans cette ville de Crimée, qui surplombe la mer Noire, se tient en février 1945 ce qui deviendra le premier grand sommet de la diplomatie contemporaine. La France, absente des négociations, tire plutôt bien son épingle du jeu. Redoutant la mainmise des Soviétiques sur l’Europe, les Britanniques et les Américains imposent la France comme l’un des 4 acteurs de l’après-guerre. Elle obtient ainsi le statut de membre permanent à l’ONU. Elle obtient aussi le droit de participer à l’occupation de l’Allemagne — divisée en quatre zones militaires. Fin juillet, début août, à Potsdam, dans la banlieue de Berlin, les mêmes décident de juger les criminels nazis. Les procès de Nuremberg s’ouvrent le 20 novembre 1945. Dix ans plus tôt, dans cette capitale symbolique de l’Allemagne nazie, le IIIe Reich avait promulgué ses lois antisémites. Fin 1945 et jusqu’au 1er octobre 1946, 24 dignitaires sont jugés, avec 8 organisations dont la
Gestapo et la SS.

En Allemagne, la France, qui a établi son quartier général à Baden-Baden, participe à la campagne de dénazification du pays. Les citoyens sont soumis à un questionnaire en 150 points. Les réponses apportées permettent de mesurer le niveau d’endoctrinement et d’engagement, ce qui se solde par d’autres procès. En parallèle, des filières clandestines s’organisent, via l’Autriche, la Suisse, l’Italie ou l’Espagne, pour aider les criminels en fuite à échapper aux Alliés. Des milliers d’entre eux trouveront refuge au Moyen Orient et en Amérique latine. Josef Mengele, médecin tortionnaire d’Auschwitz, qui embarquera pour Buenos Aires, sera de ceux-là. Mais, dans le même temps, la traque aux nazis s’installe. Par la détermination de quelques-uns comme Simon Wiesenthal, les époux Klarsfeld ou Ita-Rose Halaunbrenner (qui a vécu à Villeurbanne), Adolf Eichmann et Klaus Barbie, seront arrêtés et jugés à Jérusalem et à Lyon.

En cette année 1945, le paysage de l’Europe est celui d’un vaste amas de ruines. D’ouest en est, des villes entières sont comme rayées de la carte, pilonnées par les forces alliées pour faire fuir l’ennemi ou le détruire. La guerre a fait 35 millions de morts en Europe. L’Union soviétique a perdu près de 27 millions de citoyens. Dans ce conflit, qui a duré six ans, les civils ont été les plus touchés. Beaucoup ont été déplacés. Les familles sont séparées. Les camps de concentration sont transformés en camps de personnes déplacées, dont les administrateurs sont submergés par la misère. Les rescapés, en plus d’un état sanitaire déplorable, ne savent pas où aller. Ils attendent des nouvelles. Ils attendent d’aller mieux. Ils attendent l’accord d’un pays qui les accueillera. Transformé en centre de réfugiés, le redoutable camp de Bergen-Belsen, où est morte Anne Frank et d’où a été libérée Simone Veil, n’a définitivement fermé ses portes qu’en 1951.
Dans cette Europe, qui a basculé dans l’horreur, il faut des années pour que la paix s’installe, la faim se taise, la mort disparaisse, la vie reprenne. Soixante-dix ans plus tard, beaucoup a été dit et écrit. Pourtant, l’histoire conserve des secrets. Elle les livre doucement, comme si, contre toute attente, le temps qui nous sépare des faits apportait son lot de vérités. Des ouvrages paraissent en France et en Allemagne sur les viols commis par les soldats des forces alliées alors qu’ils libéraient ou occupaient l’Allemagne, un sujet jusque-là tabou. Des familles, séparées pendant la guerre, se retrouvent encore aujourd’hui. A la nécropole de la Doua, il y a quelques jours étaient exhumés les restes d’une victime supposée de la répression allemande à Pau. Enregistrée en tant qu’anonyme, la dépouille pourrait prochainement trouver son identité. C’est dire s’il faut du temps pour se remettre d’un pareil conflit.
En ces premières années de paix qui succèdent à 1945, la construction européenne donne des ambitions nouvelles au Vieux Continent, à la fois un cadre institutionnel pour dépasser les nationalismes, et des accords économiques pour retrouver la prospérité. Quand nous nous retournons sur les 70 ans écoulés, cette route vers l’Europe semble naturelle, presque facile, tant elle nous a tenus loin des vieilles lunes, des rancoeurs séculaires, qui n’avaient eu de cesse de nous détruire. Qui aurait cru à cette ascension fulgurante de l’Europe en regardant les images des charniers où les corps sont poussés par des pelles mécaniques ?
Qui aurait cru qu’après la Solution finale et Auschwitz, l’Europe retrouve si simplement le chemin de la civilisation ? C’est pourtant cette Europe, douloureusement acquise, chèrement payée, qui interroge aujourd’hui, accusée d’être trop loin, trop technocratique, trop sourde aux cris des peuples. Le défi d’hier est devenu un défi d’aujourd’hui. Car c’est toujours la même supplique qui est adressée à l’Europe, celle de protéger les citoyens des systèmes et de leurs dérives, même si le contexte, lui, bien sûr, a changé. C’est pourquoi notre cérémonie porte ce double enjeu, celui de nous souvenir, mais aussi, à la lumière du passé, celui d’écrire l’avenir de l’Europe sans entrahir l’essence et les aspirations de 1945.