Discours du 71e anniversaire de la rafle du 1er mars 1943 (2 mars 2014)


Nous sommes réunis ce matin pour nous souvenir de la rafle du 1er mars 1943, survenue ici même, sur une section allant du cours Emile-Zola à la place Grandclément.

Cher Louis Croppi, vous venez d’évoquer le nom de vos camarades qui, avec vous, en sont les derniers survivants – Roger Capezzone, Esteban Vargas et Camille Pugnaire.

En les citant, vous venez de leur rendre l’hommage qu’ils méritent et auquel je m’associe. Chaque année, cette cérémonie nous donne l’occasion de raconter ce qui s’est passé il y a 71 ans, de tenter d’expliquer comment survient l’arbitraire et de dénoncer ainsi tout système qui tend à exclure et à rendre l’individu objet ou otage.

Que s’est-il passé en ce lundi 1er mars 1943 à Villeurbanne, alors que, quelques semaines plus tôt, la Wehrmacht s’est vu infliger à Stalingrad, sur le front de l’Est une immense défaite donnant à la guerre un tour nouveau ?
La veille, à Lyon, lors de la cérémonie de constitution de la milice qui a lieu au Palais d’hiver, paradent « les plus fanatiques des collaborateurs » comme l’explique l’historien Philippe Videlier. Ce lundi matin, vers six heures et demie, des soldats allemands quadrillent ce quartier.
Dans un document conservé aux Archives municipales, un survivant se souvient du bruit nocturne de motos, de camions et de chenillettes. Les hommes sont arrêtés, dans la rue ou à leur domicile. Ils sont ouvriers pour la plupart. Ils sont de toutes les origines. Il y a des Alsaciens, des Lorrains, des Isérois, des Stéphanois. D’autres sont référencés comme Algériens ou Kabyles. D’autres encore sont Espagnols, Italiens ou Russes. Dans un rapport, rédigé dans les jours suivants, le maire désigné par Vichy, Paul Chabert, revient sur les chiffres. Le chef de la police allemand, écrit-il, estime à un millier le nombre de personnes contrôlées ce jour-là. 150 auraient été arrêtés mais une vingtaine serait parvenue à s’échapper. In fine, ce sont 130 hommes qui sont déportés.

Louis Croppi, de matin-là, vous attendez le tramway devant l’église de la nativité. Vous êtes un jeune apprenti plombier de 17 ans et demi et vous vous apprêtez à rejoindre votre atelier à Lyon. Au moment même de votre arrestation, comme vous l’avez dit vous-même, vous n’êtes pas vraiment inquiet. En fin de matinée, avec les autres, vous êtes regroupés devant le café Jacob. Puis, vous êtes conduits dans la cour de l’Immaculée-Conception. Dans la soirée, on vous intime l’ordre de rejoindre la gare où des wagons spéciaux vous emmènent vers une destination inconnue. Ce sera Compiègne puis Mauthausen. Louis Croppi, de vous expérience du camp, vous avez dit. Je vous cite : » « Ne comprenant toujours rien à cette rafle, nous espérions tous un camp de travail, le STO. Mais à Mauthausen, ce sont des bagnards, tête rasée, en pyjama rayé, des hommes sur lesquels pleuvent des coups, dehors, en plein froid que nous découvrons stupéfaits. Nous avons été dirigés vers un bloc. Nous étions environ 500. La première nuit, nous avons dormi poitrine contre poitrine, l’atmosphère était irrespirable, mais nous ne pouvions pas ouvrir les fenêtres parce qu’elles donnaient sur les miradors et ils avaient l’ordre de nous tirer dessus. Trois personnes sont mortes d’étouffement, trois autres tuées à coups de souliers ferrés par le chef de camp. On a tout de suite compris ce qu’était le régime des camps.»
Si les archives municipales comportent de nombreux documents sur la rafle du 1er mars, ils forment un puzzle dont de nombreuses pièces sont encore manquantes. Demeurent de nombreuses interrogations sur les raisons réelles de cette tragédie. Quant aux cérémonies qui en accompagnent le souvenir, elles ont commencé après-guerre.

Le 12 février 1951, le docteur Lazare Goujon, maire de Villeurbanne, et son conseil municipal, répondent au vœu d’anciens résistants de débaptiser une partie de la rue Flachet, comprise entre le cours Emile-Zola et le cours Tolstoï, pour la renommer « Rue du 1er mars 1943 ». Cette symbolisation de la rafle est le premier acte de mémoire municipale pour conserver vivant cet événement. En 1979, le maire Charles Hernu inaugure le square des Déportés, où nous sommes rassemblés.
Ces traces de notre histoire rappellent aux générations successives ce qui s’est produit et, malgré le temps qui passe, continuent à interroger les consciences. C’est dans ce même état d’esprit qui conjugue hommage et devoir de mémoire que le président de la République a récemment décidé de faire entrer au Panthéon – c’est-à-dire dans le Temple de la mémoire républicaine – les dépouilles de ces quatre grands résistants que sont Germaine Tillion, déportée à Ravensbrück, Geneviève Anthonioz-de-Gaulle, également déportée dans ce camp, Pierre Brossolette, qui s’est suicidé dans les locaux de la Gestapo avenue Foch à Paris, Jean Zay, exécuté par des miliciens dans un bois de l’Allier. Tous les quatre ont donné leur nom à un édifice ou à un espace public de notre ville.

Dans une France « sidérée » par l’Occupation allemande, ils ont su s’engager et ils ont, chacun à leur manière, à travers leurs destins tragiques, fait l’expérience de la sauvagerie des nazis ou de leurs supplétifs. Revenant longtemps après, sur les heures qui suivirent son retour de captivité, Germaine Tillion dira qu’elle « était écoeurée de la vie ». Son existence durant, elle n’aura de cesse de lutter contre la torture, comme Geneviève Anthonioz-de-Gaulle mettra son engagement au service des plus démunis.
Comme beaucoup d’anciens raflés de Villeurbanne, marquées à jamais par leur expérience des camps, elles dénonceront sans relâche ce qu’elles y ont vécu, faisant de leur témoignage un acte militant contre la résurgence de toute idée extrémiste.
Mesdames et messieurs, merci encore de votre présence qui témoigne de la nécessité d’entretenir le souvenir de ces temps là et d’en tirer les enseignements pour aujourd’hui.