Discours du 72e anniversaire de la rafle du 1er mars 1943 (1er mars 2015)


Mesdames et messieurs,

Depuis quelques années, j’avais l’habitude de partager ce pupitre avec Louis Croppi, rescapé de la rafle du 1er mars 1943. Au nom de ses camarades, les disparus et les vivants, il racontait avec sobriété et précision ce qui s’était passé. Il voulait que le souvenir de l’enfer, qu’il avait approché avec ses compagnons d’infortune, ne disparaisse pas avec le temps.

De son témoignage, qu’il avait exprimé dans de nombreuses écoles, il avait fait une arme contre tout ce qui contredit les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. En s’impliquant ainsi devant les jeunes, il leur donnait simplement l’envie d’être citoyen. Son écharpe de déporté, il la portait lors des cérémonies. Elle était la trace visible de Mauthausen, cette forteresse de non-droits dans laquelle le jeune homme de 17 ans qu’il était à son arrivée au camp, avait rencontré la barbarie concentrationnaire.
Louis Croppi nous a quittés il y a quelques semaines. Il me revient, ce matin, de donner un écho à sa voix.

Esteban Vargas et Roger Capezzone -qui sont avec nous ce matin- sont les deux derniers survivants de la rafle du 1er mars 1943.

Il y a soixante-douze ans, tôt en ce lundi matin 1er mars 1943, les soldats allemands bouclent un quadrilatère contenu entre le cours Émile-Zola, le boulevard Eugène-Réguillon, la rue Léon-Blum, la rue Antonin-Perrin et l’avenue Auguste-Blanqui. Des hommes sont arrêtés, à leur domicile ou dans la rue, beaucoup sont en chemin vers leur travail.
Dans un premier temps, ils sont regroupés au café Jacob — où nous nous trouvions il y a quelques instants. Certains sont libérés. Les autres sont conduits dans la cour de l’Immaculée conception. Certains parviennent à s’échapper dans le jardin de la cure, avec l’aide de religieuses. Quelques
hommes, plus âgés sont relâchés. Vers quatre heures, entre 130 et 150 prisonniers sont escortés à la gare de Villeurbanne où ils sont enfermés dans des wagons spéciaux.
Aux alentours de minuit, le train part pour une destination inconnue.
Le lendemain, il arrive en gare de Compiègne. Les raflés sont placés en quarantaine dans ce camp d’internement.
Un mois et demi plus tard, ils sont déportés vers les camps de concentration nazis, principalement à Mauthausen en Autriche.

Aujourd’hui encore, on ne sait pas très bien ce qui a motivé cette rafle. Il existe des éléments de contexte qui ne donnent pas d’explications mais qui décrivent la tension de ce début 1943.
Fin janvier, la Wehrmacht s’est inclinée à Stalingrad.
En février, le gouvernement de Vichy crée le STO, le service du travail obligatoire, qui consiste à envoyer les forces vives du pays en Allemagne afin de participer à l’effort de guerre.
Les hommes, qui veulent échapper à la réquisition, rejoignent la Résistance.
À Lyon, l’assemblée constitutive de la Milice a lieu le 28 février au Palais d’Hiver, en présence de 2000 personnes.
La veille, aux Charpennes à Villeurbanne, des résistants du groupe Carmagnole s’en sont pris à un détachement de troupes allemandes un attentat dans le prolongement d’autres actions organisées depuis novembre 1942 dans l’agglomération lyonnaise.

Dans le mois qui suit la rafle, le maire Paul Chabert demande la libération des prisonniers et propose à la police allemande de se porter otage. Mais rien n’y fait. Aucun n’est relâché.
Le conseil municipal envoie alors une délégation à Compiègne. Andrée Brevet et Francis Chirat de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne organisent un comité d’entraide aux absents et à leurs familles en mal d’informations.
Le destin des raflés est déjà scellé. Pourtant, ce n’est qu’en février 1944, que le maire apprend leur déportation vers les camps nazis. Quelques mois plus tard, Francis Chirat est exécuté à Lyon. Andrée Brevet meurt à Ravensbrück en mars 1945.

Mauthausen fut l’un des derniers camps à être libéré.
Quand les Américains pénètrent entre ses grands murs de granit, ils sont acclamés par des survivants squelettiques, usés par le travail forcé, la dénutrition, le typhus et les mauvais traitements.
Les cadavres s’amoncellent aux portes des fours crématoires ou dans des charniers à ciel ouvert. Les premières images des camps libérés sidèrent l’opinion internationale.

À Villeurbanne, entre 60 et 75 raflés reviendront de déportation. Dans un témoignage écrit, réalisé avec sa fille Isabelle Cosialls, que je remercie pour sa présence ce matin, Louis Croppi a expliqué son sentiment :
« Le 28 mai 1945, dit-il, je fus enfin embarqué à bord d’un camion pour regagner la France. Il faisait beau. Les camions n’étaient pas bâchés. Avec ma peau claire, mon visage prit de plein fouet le vent et le soleil. À cause de mes carences en vitamines, ma peau partait en lambeau. Mais rien
n’entravait mon bonheur de retrouver la liberté, ma famille, mon pays et la nature en fleur ».

Dans les gares françaises, des familles retrouvent des pères, des fils, des frères terriblement affaiblis. Louis Croppi ne pèse que 34 kg.

Dans quelques instants, Jean-François Carenco, préfet de la région Rhône-Alpes, remettra les insignes de Chevalier de la Légion d’honneur à Roger Capezzone, un survivant de la rafle qui sait ce que signifient la haine, la violence et la xénophobie. Nous devons être vigilants, en alerte même, car un jour, ce sont des mots et le lendemain, ce sont des crimes contre l’humanité. Enfin, nous devons promouvoir, sans relâche, les valeurs positives de la paix et de la tolérance. C’est dans cet esprit républicain que nous avons imaginé ces cérémonies auxquelles je vous remercie, Mesdames, messieurs, de vous être associés.