Discours du 73e anniversaire de la rafle du 1er mars 1943 (28 février 2016)


Mesdames et messieurs,
Nous sommes réunis pour nous souvenir de la rafle du 1er mars 1943.
Ce jour-là, c’était un lundi, l’armée d’occupation nazie ferme un secteur qui va de la place Grandclément au cours Émile-Zola.
Les soldats fouillent les appartements, arrêtent les hommes qui se rendent à leur travail et procèdent à la rafle de trois cents citoyens environ, principalement villeurbannais, de 17 à 55 ans. D’abord, ils sont conduits au café Jacob, pour un premier contrôle de papier. Puis, ils sont rassemblés dans la cour de l’Immaculée conception, d’où quelques-uns s’échappent.
En fin d’après-midi, près de cent cinquante d’entre eux sont dirigés vers la gare de Villeurbanne. Ils en partent pour Compiègne où ils demeurent un mois et demi.

Fin avril, ils sont transférés vers les camps de concentration nazis, essentiellement vers le camp de Mauthausen en Autriche. La moitié rentrera au printemps 1945 après plus de deux ans de déportation.
Soixante-treize ans plus tard, il nous manque beaucoup d’informations, tant sur le nombre de victimes qui se contredit d’une liste à l’autre, que sur les causes qui ont amené les autorités d’occupation à organiser cette rafle. Une part de cette histoire demeure inexpliquée ou approximative. Pour autant, sa mémoire est inscrite dans notre paysage grâce à plusieurs noms de rues qui lui sont consacrés.
Il existe une rue du 1er-mars-1943, où nous venons de nous recueillir, qui s’accroche à la place Grandclément et qui descend ensuite jusqu’au cours Émile-Zola. Elle trace une ligne droite, au centre d’un quadrilatère géographique, théâtre de la tragédie.

Elle a été décidée en février 1951 à la demande de plusieurs « organisations villeurbannaises qui comptent dans leur sein de nombreux résistants, militants de tous les partis », comme le signale la délibération. Le rapport du maire, Lazare Goujon, explique les raisons qui ont amené les élus à choisir cette ancienne portion de la rue Flachet pour commémorer la tragédie de façon pérenne. Ce segment de voie était grand. Il traversait de bout en bout le quartier concerné « par la furie nazie » et « les déportations allemandes », comme le mentionne le texte. Par sa taille, son ampleur, cette rue nouvelle donnait le sentiment d’être à la hauteur d’un grand hommage.

À proximité, la rue Jules-Kumer célèbre le premier mort de la rafle. Arrêté, précisément au 26 de la rue du Docteur-Rollet, où il vit à l’époque avec sa femme et sa mère, Jules Kumer s’apprête à rejoindre son travail lorsque les Allemands entrent dans l’immeuble et perquisitionnent son domicile. Les quelques textes, qui le décrivent et qui ont été consignés en 1946 en vue d’une inscription au monument aux morts, témoignent d’un homme à l’histoire singulière. En 1909, il s’est engagé dans la Marine nationale et, dit-on, il a pris part aux mutineries de la mer Noire. Rentré en France, après la Première Guerre mondiale, il a exercé le métier de tulliste. Il a également été chauffeur chez Berliet, dont il a été licencié en 1936, pour avoir participé aux grandes grèves. Militant communiste, il est par ailleurs membre de la libre-pensée et secrétaire de l’Association républicaine des anciens combattants, l’Arac. C’est un homme dont la vie ressemble à celle de bien des hommes de son époque, que l’arbitraire va faucher en ce lundi 1er mars 1943. Il a quarante-neuf ans. Sa femme l’aperçoit une dernière fois à la gare de Villeurbanne en fin de journée. En apparence, il ne semble pas souffrant. Mais, quinze jours plus tard, le 16 mars, il meurt au camp d’internement de Compiègne où il est inhumé.

Première victime de la rafle, son nom est le premier à avoir été donné en 1946, à un espace public, en l’occurrence à l’ancienne rue de la Glacière. Une autre voie porte le nom d’une autre victime de la rafle. C’est la rue Raoul-Durand.
L’homme habite lui aussi, rue du Docteur-Rollet, au 31. À vingt-deux ans, il vit avec ses parents. Son dossier est plus maigre, moins bavard, que celui de Jules Kumer. Raoul Durand est teinturier. Il travaille, à deux pas de chez lui, au 19 de la rue du Docteur-Rollet, dans l’usine « Durand et Petit ». Quelques jours avant la rafle, il a reçu sa notification pour le STO, Service du travail obligatoire, créé à la mi-février par Pierre Laval, qui prévoyait la réquisition des classes, quarante, quarante et une et quarante-deux. Arrêté chez lui, Raoul Durand est transféré à Compiègne comme ses camarades. Puis, avec la majeure partie d’entre eux, il est déporté à la forteresse autrichienne de Mauthausen. Le grand livre mémorial de la déportation, où il est répertorié sous le matricule 26662, indique qu’il est mort le 14 mars 1944, un an après son arrestation. Aucune raison toutefois n’est donnée à son décès.
En 1960, à la demande de propriétaires riverains, l’ancienne rue Blondel est renommée rue Raoul-Durand. Dans la délibération du 8 février par laquelle les élus entérinent cette décision, il est fait référence aux parents du jeune homme, disparus peu après l’annonce du décès de leur fils, comme le dit le texte, parce qu’ils n’ont pas pu « survivre à leur désespoir ».

Soixante-treize ans, c’est le temps qui nous sépare de ce drame, c’est le temps d’une vie humaine. À des jeunes, ce temps – du nazisme, des arrestations arbitraires, des déportations et des camps de concentration – peut sembler infiniment loin. Car ce temps appartient désormais à l’histoire. Mais ce temps interroge aussi notre actualité, notre vision du monde et les valeurs que nous voulons voir s’imposer aujourd’hui.
La barbarie n’a pas d’époque. Elle se renouvelle malheureusement, s’attaquant toujours à cette même cible qu’est notre liberté. Le terrorisme, tel qu’il s’est exprimé en 2015 dans notre pays, tel qu’il s’énonce en ces derniers jours en plusieurs points du globe, est l’illustration d’une barbarie réelle et contemporaine. Par bien des aspects, elle ressemble à celle d’hier dans sa manière d’apeurer, de détruire, de frapper des innocents. C’est pourquoi nous devons nous souvenir du passé.

Certes, face à la menace terrible qui pèse sur nous, nous avons besoin d’un déploiement des forces de l’ordre qui, depuis des mois, accomplissent un travail considérable pour notre sécurité. Mais nous avons aussi besoin de débats, de connaissance et de culture pour que la République puisse continuer à essaimer ses valeurs, à inclure plutôt qu’à exclure, accueillir en son sein plutôt qu’à déchoir. L’heure ne supporte aucun angélisme. Elle suppose d’être exigeant ensemble pour faire vivre nos principes de liberté, d’égalité et de fraternité.