Discours du 96e anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918 (10 novembre 2014)


Nous célébrons aujourd’hui le 96e anniversaire de l’armistice de 1918. Après quatre années de feu, les armes se taisent le 11 novembre à 11 heures, interrompant les souffrances des soldats, laissant de nombreux villages et villes en ruines, offrant le spectacle d’une Europe défigurée. Ces colosses aux pieds d’argile, qu’étaient les Empires en 1914, se sont effondrés. Se dessine une géographie nouvelle qui reconsidère les territoires et les frontières. Sur le sang et les larmes du conflit, s’esquisse un monde nouveau qui conjugue l’espoir de la paix et les fractures du malheur. C’est le sourire des veuves, qui incarne le mieux ce sentiment paradoxal dans lequel s’unissent la joie et la peine : des veuves qui, comme les autres, se réjouissent en ce 11 novembre 1918, mais dont l’étoffe noire des vêtements s’affiche comme les stigmates d’une blessure indélébile.
96e anniversaire de l’armistice, mais aussi en cette année 2014, centième anniversaire du déclenchement de cette guerre.
Villeurbanne a choisi de célébrer le centième anniversaire de la Grande Guerre en sollicitant l’imagination des écoliers. Les dessins, qui vous seront présentés à la suite de cette cérémonie dans notre hôtel de ville, racontent chacun une page particulière du conflit. Ils traduisent bien les émotions contradictoires que nous inspire cette époque, entre fierté et désespérance, entre admiration et effroi. Les illustrations des enfants ont été publiées avec les Correspondances de guerre de Lazare Goujon, dans un ouvrage édité par la ville grâce au concours de sa famille, en particulier de Renée Fischer, sa petite-fille.
De Lazare Goujon, maire de Villeurbanne de 1924 à 1935 puis de 1947 à 1954, nous savons qu’il a été médecin et qu’il a construit les Gratte-Ciel, donnant à notre ville un élan exceptionnel dont les effets nous surprennent aujourd’hui encore. Les lettres — écrites à sa femme et à ses enfants alors qu’il est au service de l’armée — renseignent sur l’homme, tant sur le regard bienveillant qu’il porte naturellement à ses semblables, que sur son indéfectible goût pour le progrès. Même quand la guerre fait rage, même quand elle l’accable, on le découvre en quête d’une solution pour améliorer le quotidien.

 

 

Début août 1914, lorsqu’il est mobilisé à Briançon, comme médecin-chef, il a 45 ans. Il est un homme dans la force de l’âge. Il est un père aussi qui demande à son petit garçon de tirer les enseignements de ce qu’il voit et de se nourrir de ses impressions pour construire sa vie. Un an plus tard, à sa propre demande, Lazare Goujon part sur le front de l’Est. Médecin parmi les soldats, il en donne une description originale, soulignant constamment la débrouillardise des troupes. Le 20 octobre 1915, en parlant des tranchées, il écrit : « j’ai visité des villages de troglodytes avec des abris merveilleux, des salles à manger en plein air, des tables de réfectoire de branchages et des bancs en rondins, des jardinets, des tonnelles, des organisations ingénieuses et coquettes, avec partout un souci de la propreté, de l’ordre, de l’hygiène qui faisait plaisir à voir ».
Quelques jours plus tard, il s’émerveille du courage des patrouilleurs, ces hommes qui, de jour comme de nuit, circulent le long du front pour vérifier que l’ennemi reste à sa place. D’eux, de ces pères de famille, de ces hommes mûrs, de ces « humbles (…) sans galons, sans argent, sans aucune des commodités de la vie », il admire la « tâche héroïque ». C’est là qu’on mesure combien il aime les autres.
En 1916, le voilà en train de transformer son infirmerie. Non seulement il fait aménager des lits avec des « moyens de fortune », mais il façonne un terrain vague en un jardin anglais, mettant comme il le dit « ses éclopés au travail » et leur donnant un but pour leur faire oublier leurs plaies physiques et morales. Quelques semaines après, alors qu’il s’attend à être déplacé d’un instant à l’autre, il s’enthousiasme devant les fraisiers et framboisiers qui poussent. On sent sa joie en lisant ses lignes, comme on se prend à imaginer celle des soldats.
Un peu plus tard dans l’année 1916, un peu plus loin encore de Villeurbanne, nous le suivons sur un autre front d’Europe, celui d’Orient. Le nom enchanteur des îles qu’il traverse n’atténue rien de la cruauté de la guerre. Les rats sont là. La boue envahit les rues. La mort rôde partout. Les pluies diluviennes rendent les évacuations de blessés impossibles.
Courant 1917, Lazare Goujon conçoit une infirmerie avec des bains-douches cette fois, une de ces infirmeries modèles, dont il a le secret et pour lesquelles il sera distingué. Mais, au fil des mois, l’homme change. Lui qui, en 1915, passionné de médecine et d’hygiène, disait prendre son mal en patience, se décrit fatigué. Il rentre en France pour terminer la guerre à l’Arsenal de Perrache à Lyon.
À Villeurbanne, la vie est celle, ordinaire, de l’arrière. Dans ses lettres, le jeune fils de Lazare Goujon en montre le quotidien. En août 1914, dix jours après la mobilisation, il constate qu’il y a « une grande abondance de soldats, de chevaux et de voitures. Les grandes usines sont transformées en caserne et tous les champs sont remplis de chevaux » écrit-il. « Il en est ainsi pour celui qui est à côté des jardins ouvriers du cours de la République. Souvent nous voyons passer de longues files de plus de cent voitures, toutes conduites par des soldats ».

 

 

Dans le magazine municipal Viva, l’historien Alain Belmont a relaté quatre ans de guerre à Villeurbanne. Il revient sur l’arrêt de certaines usines
qui, sans hommes, ne peuvent plus fonctionner. Il raconte l’histoire de cette commerçante qui, avec le départ de son mari, se retrouve sans un sou, contrainte de fermer son commerce. La vie quotidienne se déroule au rythme des pénuries et, par conséquent, du prix des denrées qui augmente. La liste des morts s’étoffe avec les offensives.
Quant à Henri Prébost, maçon à Villeurbanne et fusillé pour l’exemple en 1915, il sera réhabilité par un tribunal militaire dix-neuf ans plus tard.
L’histoire de cet homme vaudrait un livre à elle seule.
Le 19 avril 1915, il est à Flirey en Lorraine, avec le caporal Antoine Morange, lui-même fusillé et dont une rue de Villeurbanne porte le nom. Épuisés, les 250 hommes de leur compagnie refusent de suivre les ordres de leur commandement. Quatre hommes sont tirés au sort, dont Morange
et le Villeurbannais Prébost. Après un passage expéditif devant un Conseil de guerre, ils sont condamnés à mort et immédiatement fusillés pour l’exemple.
L’histoire veut que, sur les quatre hommes exécutés, trois — dont Morange et Prébost — appartiennent à la CGT qui, en 1934, obtiendra la réhabilitation de ses militants. Henri Prébost repose désormais à la nécropole de la Doua. Sur la croix qui domine sa tombe, sont inscrits son nom, son régiment, la date de sa mort et cette légende habituelle pour les soldats tombés au front « Mort pour la France ».
Si l’expression sonne amèrement au regard de l’histoire toute singulière du soldat Prébost, elle laisse toutefois un sentiment de juste revanche sur l’imbécillité de la guerre.
Un siècle plus tard, que cette histoire semble lointaine !
Quand on interroge les Français sur leur patriotisme, la plupart affirment aujourd’hui qu’ils refuseraient de mourir pour leur pays. Cela ne signifie pas qu’ils n’aiment pas leur pays ou qu’ils refusent tout engagement.
Mais la manière d’exercer notre citoyenneté s’est métamorphosée, abandonnant dans les limbes de l’histoire et dans la boue des tranchées, cette conception du sacrifice, cette conception d’un peuple, capable de partir à la guerre la fleur au fusil, pour n’être bientôt plus que de la chair à canon.
Cette évolution des mentalités n’aurait peut-être pas déplu à Jean Jaurès, l’infatigable avocat de la paix . Jean Jaurès, assassiné à quelques heures de la mobilisation générale — c’était il y a cent ans tout juste — .
Jean Jaurès qui, comme Lazare Goujon, n’ont eu de cesse de semer le grain de l’humanisme, en deux visionnaires qu’ils étaient.