Discours du centenaire en mémoire des victimes du génocide des arméniens (23 avril 2015)


Nous sommes réunis, en ce 23 avril 2015, parce que nous célébrons le centième anniversaire du génocide arménien. Comme nous l’avons fait
par le passé, nous avons sollicité des artistes pour, d’une part, affirmer que la culture arménienne est vivante et, d’autre part, exprimer notre souhait de voir la Turquie reconnaître son implication dans la mise en œuvre et l’exécution du premier génocide du XXe siècle.
L’énonciation des faits, à laquelle je vais me livrer cette année encore, ne peut pas être entendue comme le simple rappel d’éléments historiques. Elle doit être considérée comme un appel à la reconnaissance par les autorités turques qui, depuis un siècle, travestissent l’histoire en esquivant la responsabilité de leurs prédécesseurs alors que cette responsabilité est établie.

 

 

Il y a cent ans, le 24 avril 1915, sur fond de guerre, dans un climat de terreur installée depuis plus de vingt ans, les Arméniens de l’Empire ottoman ouvraient la page la plus douloureuse de leur grande destinée. À Constantinople, l’arrestation de personnalités en vue préfigurait la volonté d’anéantissement du peuple arménien. Ces notables incarnaient l’implication des Arméniens dans la vie intellectuelle et économique de l’Empire. Ils témoignaient aussi de la réussite de leur communauté.
En quelques heures, l’élite de la Nation arménienne désignée comme ennemie de l’État, était arrêtée, emprisonnée, puis envoyée vers un exil inconnu, dont la plupart ne reviendrait pas. Ce qui s’ensuivit, pendant un an et demi dans les provinces habitées d’Arméniens, montre la ténacité du gouvernement Jeune-Turc, par l’entremise de son comité Union et Progrès et de son Organisation spéciale, à exterminer un peuple dans son
entier selon un processus méthodiquement imaginé et accompli.

 

 

Les hommes valides sont arrêtés les premiers, écartés de leur famille et de leur village, assassinés pour empêcher toute résistance et laisser le champ libre aux soldats turcs. Nombre de scènes, décrites par les rescapés, témoignent, certes de la volonté de tuer, mais aussi de torturer et d’humilier, comme si la mort ne suffisait pas et qu’il fallait en plus déshonorer et dégrader.
Puis c’est au tour des femmes, des enfants, des vieillards d’être sommés de quitter leur maison vers une destination sans nom. Ils prennent la route à pied, ils sont jetés dans des trains, dans des conditions intenables, conduits par des gardes sanguinaires qui pillent, exécutent, violentent. Les témoignages, que les survivants ont emporté avec eux aux quatre coins du monde, comme les rapports des diplomates étrangers, dévoilent la fureur avec laquelle les Turcs et leurs supplétifs kurdes ont accompli leur besogne, combien ils se sont déchaînés sur ces convois de silhouettes affaiblies et hagardes.

 

 

Le livre « Mémorial du génocide arménien », de Raymond Kévorkian et Yves Ternon, qui vient juste d’être édité, réunit 500 pages de descriptions qui, pour beaucoup, sont insoutenables. Le lecteur peine à continuer sa lecture parce que la densité découlant de ces récits mis bout à bout donne à voir, non seulement l’ampleur du désastre, mais un raffinement dans la violence dont l’intensité est insupportable.
La barbarie, décrite par les victimes et les témoins, est sans limite. La cruauté des sévices sur les vivants et sur les morts dévoile des ressources insoupçonnées pour concevoir l’inconcevable. S’acharnant sur les enfants, sur les femmes, sur les prêtres, les bourreaux ont semblé agir comme s’ils pensaient que tout leur était permis et que l’impunité leur était acquise. Ces pages ne laissent pas indemnes. Elles laissent, au contraire, une douleur sourde au coeur et à l’âme, une douleur doublée d’un fort sentiment d’injustice à cause du mensonge. Car les auteurs des faits ne se sont pas contentés de tuer. Ils ont organisé la dissimulation de leurs actes, ouvrant ainsi la voie à d’autres génocides.

 

 

Alors, cent ans après, il faut encore et toujours raconter cette histoire. Il faut la raconter précisément à cause de l’un des plus grands mensonges d’État que le monde contemporain a connu. Il faut la raconter parce que la négation n’est pas seulement un fait d’hier. Mais parce que la négation est une réalité d’aujourd’hui. Il suffit d’observer la verve avec laquelle l’actuel gouvernement turc s’indigne des actes de reconnaissance portés par les États. La récente reconnaissance par le pape François du génocide des Arméniens s’est conclue par le rappel sine die par Ankara de l’ambassadeur de Turquie au Vatican.

 

 

Quant aux cérémonies de la bataille des Dardanelles, organisées en ce moment-même par la Turquie pour tenter de jeter le voile sur le centenaire, elles sont un acte supplémentaire dans l’organisation du mensonge. À côté d’un Premier ministre qui ne cède rien, d’autres ministres se montrent plus tolérants sur le passé des Arméniens. Une duplicité diplomatique qui n’est pas sans rappeler qu’au moment où les Jeunes-Turcs engageaient leur sinistre projet, ils affirmaient leur confiance à quelques Arméniens venus les interroger, comme en attestent des écrits.
Des gesticulations diplomatiques, nous en avons tristement pris l’habitude. Elles ont accompagné les engagements de la France, en particulier lors de la loi de reconnaissance de 2001. Qu’avons-nous entendu à l’époque, sur les prétendus renoncements turcs à des contrats économiques français et sur la rupture supposée des relations diplomatiques entre Ankara et Paris. Qu’avons-nous vu ensuite lors de manifestations négationnistes dans notre agglomération — une partie de la communauté turque se faisant la courroie du négationnisme d’État ? À Villeurbanne, qu’avons nous affronté — la négation du génocide des Arméniens s’invitant dans la campagne municipale de 2008 ? Des actions inlassablement répétées pour créer le soupçon sur un génocide clairement établi. Face à tout cela, se lèvent des intellectuels turcs, qui portent une autre voix et auxquels nous devons notre soutien comme nous le faisons avec l’éditeur Ragip Zarakolu.

 

 

Ce qu’ils font est courageux et puissant. Car, en Turquie, parler du génocide des Arméniens est répréhensible de sanctions pénales. La France n’est pas la Turquie. En France, ce sont les négationnistes qui sont pointés du doigt. Pour autant, si nous disposons de travaux historiques indiscutables et d’une loi de reconnaissance grâce à laquelle la vérité l’emporte sur le mensonge, nous n’avons pas l’arsenal juridique suffisant pour traduire les négateurs devant les tribunaux.
Il manque une loi spécifique à la négation du génocide des Arméniens, à l’instar de la loi Gayssot, qui se fonde sur le procès de Nuremberg et qui permet de poursuivre les négateurs de la Shoah. L’historien Vincent Duclert, que nous recevions il y a quelques jours, considère que, se référant aux procès de Constantinople, une loi condamnant la négation pourrait s’envisager et qu’il y aurait ici un terreau encore inexploré. Mais, du fait même de la position de l’État turc, la nécessaire immersion dans les archives n’est pas simple.
Vincent Duclert évoque sans ambiguïté la situation des historiens amenés à réaliser leurs recherches dans un contexte permanent « de menaces et de difficultés ». Car « l’historien du premier génocide contemporain doit assumer cette double temporalité », explique-t-il, « celle de l’extermination il y a un siècle », qui est son premier sujet, « et celle du vertige de la négation qui dissout la réalité dans la confusion, la manipulation et le mensonge ». Travailler sur le génocide des Arméniens finit par devenir un combat scientifique.

 

 

Raconter pour faire connaître la vérité, c’est l’ambition des cérémonies du centenaire qui se déroulent partout en France et notamment, ce soir,
à Villeurbanne en cette veillée culturelle. Le centenaire est l’occasion d’ouvrages et de films, dont la profusion est proportionnelle au déni des autorités turques. De tous ces documents, ce sont les photographies des enfants prises dans les orphelinats d’Alep, qui frappent peut-être le plus ma sensibilité. Leurs yeux témoignent d’un vide abyssal. Ces regards, insondables et noirs, n’expriment presque jamais la joie d’être en vie. Mais ils jaillissent, sur les images, comme les ultimes expressions d’un monde perdu. Beaucoup d’entre vous sont les descendants de ces orphelins aux yeux écarquillés sur l’objectif du photographe et à qui nous nous efforçons de dire aujourd’hui, comme un juste retour de l’histoire, et par delà le temps : oui les atrocités vues et endurées ont existé, oui elles sont la vérité que vous portez en vous, oui elles doivent être reconnues pour ce qu’elles ont été, un génocide.

 

 

Tel est le sens que nous donnons à cette soirée.