Discours en mémoire des victimes du génocide des arméniens (22 avril 2017)


La commémoration du génocide arménien, qui nous réunit ce matin, n’est pas comme les autres cérémonies que les élus ont le devoir d’organiser pour se souvenir des grands moments de l’histoire.
D’une part, rien ne nous l’impose. Aucune loi. Aucune directive. Aucune obligation quelle qu’elle soit. Cette cérémonie relève strictement du choix de l’équipe municipale et du maire. D’autre part, les faits qu’elle met en lumière, c’està-dire le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman organisé en 1915 par le gouvernement jeune-turc, sont niés depuis le moment où ils ont été perpétrés avec une violence singulière.
La manifestation que nous organisons depuis 2002 a trois ambitions.


D’abord, elle entend énoncer à haute voix des faits avérés d’histoire et, par leur évocation, s’opposer au négationnisme dont ils sont frappés.
Les historiens, qui sont venus ici témoigner de leur travail, tout comme les textes qui sont lus chaque année, contribuent à neutraliser le mensonge et à encourager la vérité.
Au motif qu’aucune science n’est figée, les détracteurs de cette vérité instrumentalisent le doute raisonnable – l’un des fondamentaux de toute démarche scientifique – non pas pour faire progresser la recherche et la connaissance, mais pour jeter le trouble dans les esprits, laisser croire que d’autres interprétations sont possibles, que les faits ne sont pas avérés. C’est une imposture. Dire que la terre est plate n’a jamais aidé à comprendre qu’elle tourne autour du soleil. Car aucun mensonge ne sert directement la vérité.
Il y a deux ans, nous accueillions Vincent Duclert qui préside aujourd’hui la mission d’étude sur la recherche et l’enseignement des crimes de masse, mission dont vous êtes à l’origine madame la Ministre et qui a pour objectif de mieux comprendre les mécanismes du crime de génocide. Comme vous, nous sommes habités par la volonté d’installer une « juste mémoire » pour reprendre l’expression du philosophe Paul Ricoeur, expression que vous avez vous-même citée lors de l’installation de cette mission il y a six mois.
Une mémoire juste, c’est une mémoire qui ne cède ni à l’exploitation abusive des événements, ni à leur instrumentalisation, ni au déni, ni à l’oubli. Mais c’est une mémoire qui dit ce qui s’est produit. C’est une mémoire qui tire des enseignements pour mieux construire l’avenir. Et c’est à cette mémoire, simple, nue, sobre, que notre cérémonie entend donner du souffle et de la voix.


Notre deuxième ambition est clairement politique.
Elle s’inscrit dans un cheminement long pour la reconnaissance pleine et entière du génocide des Arméniens. En France, la loi de reconnaissance de 2001 est là bien sûr. Elle acte. Elle informe. Elle protège. Mais elle ne suffit pas. Il manque une loi pour sanctionner la négation. Car la négation du génocide des Arméniens, négation que nous pouvons qualifier d’historique, ne provient pas seulement de quelques-uns, de quelques groupuscules extrêmes. Non, elle est entretenue puissamment par un État, la Turquie, qui ne s’est jamais lassé de nourrir le mensonge et le doute. La négation ne s’est pas tarie avec le temps.

Depuis cent deux ans, elle se renouvelle, elle se consolide avec les moyens  politiques, universitaires, culturels, juridiques que chaque époque lui suggère. Nous avons à craindre aujourd’hui de la réforme constitutionnelle qu’autorise le récent référendum proposé aux citoyens turcs. Car, en renforçant les pouvoirs d’un président Erdogan qui fait ouvertement œuvre de négationnisme, l’évolution prochaine de la constitution turque risque d’en accentuer la propagation. Cette actualité montre aussi la connivence qui existe entre le déni de mémoire et le manquement à la démocratie, l’un et l’autre s’enrichissant d’une réciprocité vénéneuse.


Notre cérémonie sert aussi à faire vivre la culture arménienne
. Un génocide, c’est la mise à mort organisée, systématique et totale d’un peuple. Il se traduit par le meurtre des femmes et des hommes qui le constituent. Il s’incarne aussi par la destruction de ce qui lie cette société, de ce qui la fonde, de ce qui contribue à la construire, c’est-à-dire sa langue, sa religion, ses aspirations artistiques.
Brûler des livres, détruire des lieux de culte, effacer les lettres d’un alphabet inscrites sur un monument participe du crime de génocide. C’est pourquoi dans cet hôtel de ville, lieu symbolique de la République, lieu où s’exerce la démocratie, nous diffusons des textes, des chants, de la musique de culture arménienne pour la garder vivante par-delà le temps et le génocide.

 

À Sonia Bove, qui a été adjointe chargée de la Mémoire pendant deux mandats, j’aime donner carte blanche pour organiser cette manifestation. Elle a accepté cette année encore et je l’en remercie.
Dans quelques instants, nous entendrons plusieurs lectures : des extraits de Nos terres d’enfance qui sont des textes rassemblés par Anahide Ter Minassian et Houri Varjabédian ; des extraits du livre Le Vanetsi, une enfance arménienne, de Victor Gardon. Sonia s’est appuyée sur Lilith Guégamian, guitariste et chanteuse, que je suis heureux d’accueillir, dont nous avions fait la connaissance l’an dernier et qui nous fait le plaisir de nous accompagner en musique pour cette nouvelle édition.

Sonia a également convaincu Jacky Nercessian de participer à notre manifestation. J’en suis personnellement touché pour deux raisons. D’abord, parce qu’il est un grand acteur. Aucun ici ne l’a oublié dans Mayrig et 588 rue Paradis de Verneuil où il joue le rôle d’Apkar, rescapé du génocide, mais dont les pieds ont été ferrés comme les sabots d’un cheval.
Cette torture, pratiquée par le Vali de Van, a été rapportée dès 1915 dans une lettre de l’ambassadeur des États-Unis en Turquie. Dans son livre L’étrangère, Valérie Toranian, qui était avec nous l’an dernier, raconte combien, enfant, la lecture de cette lettre avait créé en elle effroi et sidération. C’est ce récit qu’avait choisi son père pour lui faire comprendre ce qu’avait été le martyre du peuple arménien.

 

Enfin je n’oublie pas la première fois où nous nous sommes rencontrés. C’était le soir du 29 mai 1998 au Mayrig café à Paris. La loi de reconnaissance du génocide arménien avait été votée le matin en première lecture à l’Assemblée nationale. Avec quelques proches, nous avions décidé de fêter l’événement autour de spécialités arméniennes. Jacky Nercessian en faisait de même à une table proche de la nôtre avec des amis militants de longue date de la cause arménienne. De cette soirée improvisée, je me souviens de la joie que nous avons partagée face à cette avancée colossale pour la reconnaissance du génocide. Nous n’étions pas au bout de notre chemin. La loi allait attendre trois ans pour être promulguée. Mais nous venions d’accomplir le premier pas et il était grand. Aussi merci de votre présence aujourd’hui à Villeurbanne cher Jacky Nercessian.

 

À Lilith Guégamian et Jacky Nercessian, je laisse maintenant la place.