Discours en mémoire des victimes du génocide des arméniens (23 avril 2016)


Je vous remercie de votre présence en cette soirée consacrée aux victimes du génocide arménien de 1915. Nous avons la joie d’accueillir Valérie Toranian. Que beaucoup d’entre vous connaissent. Aujourd’hui directrice générale de la Revue des Deux Mondes. Hier directrice du magazine ELLE. Elle a aussi participé à la création de Nouvelles d’Arménie magazine qui, depuis plus de vingt ans, raconte chaque mois la vie quotidienne de l’Arménie et du Haut-Karabagh et dont je suis moi-même le lecteur fidèle et attentif depuis fort longtemps.

En ce 23 avril 2016, nous allons entendre la lecture de son récit L’Étrangère, paru l’an dernier aux éditions Flammarion et dont Sonia Bove a habilement choisi les extraits. Ce récit, imaginé à partir de vos souvenirs, Valérie Toranian, à partir des témoignages de votre famille, témoignages que vous avez réunis, cette histoire est celle de votre grand-mère Aravni, témoin direct du génocide arménien, rescapée grâce à la malice de sa tante dont l’ingéniosité pour survivre les sauvera toutes les deux.

Ce récit, dont je ne dévoilerai rien, se déroule en deux périodes, séparées de soixante ans et qui s’alternent dans votre texte. Le lecteur vous accompagne dans des allers-retours entre des tranches temporelles distinctes, entre, d’une part, l’Empire ottoman de 1915 où Aravni assiste à la disparition de sa famille dans des conditions qui sont celles du génocide des Arméniens — les hommes emmenés et exécutés, les femmes et les enfants jetés sur les routes — et entre, d’autre part, la France des années soixante-dix où l’on vous découvre, vous enfant, observant votre grand-mère dans sa vie de recommencement.

Entre la déportation et le petit appartement de la rue Dieu à Paris, il y a votre grand-mère à 17 ans, quittant Amassia en Asie mineure d’où elle est originaire, assistant à la mort de sa mère et de sa petite soeur, et que l’on retrouve ensuite, bien longtemps après, en éducatrice intransigeante, surtout avec les filles, confectionnant de la pâtisserie arménienne, murée dans ses souvenirs, en particulier les jours de 24 avril. Il y a un monde lointain, perdu à jamais, une fracture de toute éternité, en même temps que la France de Maritie et Gilbert Carpentier qui affiche ses variétés joyeuses à la télévision. Il y a les sévices que subissent les femmes, des petites filles enlevées, les Turcs et les Kurdes qui font leur marché parmi ce qu’il reste de silhouettes féminines. Et puis, après Alep, après Constantinople, après Marseille, il y a ce long chemin pour tenter de retrouver un avenir dans un pays nouveau, sans aucun espoir de retour, avec une langue nouvelle difficile à apprendre, une culture autre et des heures de travail à la tâche pour un salaire d’une modestie à pleurer.

Pour l’adolescente que vous êtes, ce passé très volumineux a quelque chose d’envahissant. La description que vous faites de votre père vous convoquant un 24 avril pour vous révéler l’histoire des vôtres, dans une narration réelle donc effrayante, raconte bien ce que cette mémoire, dont il faut parler bien sûr, a d’intrusif. Mémoire encombrante parce qu’elle est énorme et parce qu’elle fait peur. Mais on rit aussi avec vous, par ce regard affectueux et cruel que vous posez sur votre grand-mère si singulière, cette grand-mère qui vous interpelle dans sa langue incompréhensible, cette grand-mère qui vient de loin géographiquement, mais qui revient surtout de l’enfer des hommes et dont le génocide n’est reconnu par personne.

Ce qui frappe le plus quand on a refermé la dernière page de votre livre, c’est son incroyable résonance avec l’actualité. L’Alep d’hier, qui grouille
de réfugiés, n’est pas l’Alep d’aujourd’hui qui frémit sous les bombes. Mais, comme hier, elle est ce lieu central où se joue l›histoire du Moyen-Orient et une part de l’histoire de l’Europe aussi. Le village naissant d’Arab Punar, qui compte une petite gare sur le Berlin-Bagdad, fruit d’un contrat ferroviaire emblématique des relations entre l’Allemagne et les Ottomans ; ce bourg embryonnaire en 1915 où les déportés méconnaissables montent dans le train pour Alep avec la complicité d’un contrôleur Arménien ; cette toute petite ville où, il y a un siècle, votre grand-mère et sa tante trouvent leur salut, cette ville s’appelle aujourd’hui Kobané, symbole de la résistance kurde à Daesh. Les scènes que vous décrivez, scènes de barbarie datant d’il y a cent un ans, en particulier l’humiliation faite aux femmes, semblent avoir été extraites, non pas du passé, mais du présent. C’est aujourd’hui comme hier. Voilà ce que suggère votre ouvrage en filigrane comme si les pires heures de l’Empire ottoman, ces heures sanglantes annonciatrices de sa chute, s’étaient glissées jusqu’à nous en se faufilant dans les obscurités de la Grande Histoire.

Cette résonance avec l’actualité est particulièrement vive au lendemain des événements récents survenus dans le Haut-Karabagh. Début avril, les tirs de mortier ont contraint les habitants du nord du territoire à quitter leurs habitations, à fuir leurs villages, certains rejoignant l’Arménie pour y trouver refuge. La menace de guerre, dès après le cessez-le-feu de 1994, est restée présente. Elle s’est amplifiée soudain sur fond de poker menteur entre la Russie et la Turquie avec, en filigrane, le conflit syrien. Nous sommes nombreux ici à avoir appelé de nos vœux et accompagné de nos actes la paix dans le Haut-Karabagh. C’est la raison pour laquelle Villeurbanne a signé un pacte d’amitié avec Chouchi, la deuxième ville du pays, capitale de l’Arménie historique. L’engagement d’un conseil municipal est certes une œuvre modeste. Mais, dans le contexte de non reconnaissance du Haut-Karabagh par l’Organisation des Nations unies, il est un soutien institutionnel, il est une voix officielle.

En cette cérémonie à la mémoire des victimes du génocide arménien de 1915, nos pensées vont aussi aux femmes et aux hommes du Haut-Karabagh dont le territoire n’est pas acquis. Ce territoire est certes vivant. Mais il vit sous la menace de puissances capricieuses, de forces aux comportements délétères, comme au temps de la Première Guerre mondiale et de l’Empire ottoman. C’est la vigilance qui doit être au cœur des célébrations du 101e anniversaire du génocide arménien.