Cérémonie à la mémoire des victimes de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc (19 mars 2015)


Mesdames, messieurs,
Le 18 mars 1962 à Évian, il y a 53 ans de cela, les journalistes se bousculent sur le parvis de l’hôtel du Parc. Cela fait douze jours qu’ils suivent les pourparlers entre le gouvernement français et les représentants du FLN algérien. En soirée, une déclaration générale des deux délégations du 18 mars 1962 est signée. Pour les journalistes, ce seront les Accords d’Évian. Ce document de 93 pages décrète le cessez-le-feu sur le territoire algérien. Il annonce aussi l’organisation d’un référendum pour que les populations choisissent leurs destins. L’information se répand sur les ondes de Paris à Alger, de Tunis à Rabat. Le lendemain, à midi, le cessez-le-feu est proclamé en Algérie. La paix s’affiche à la une des journaux. Au micro de la radio nationale, des Français expriment leur apaisement, leur espoir de fraternité et parfois leurs doutes.

 

 

Si la paix est signée à Évian, la guerre durera bien au-delà du 19 mars 1962. Des violences viennent même dès après le cessez-le-feu, comme une injure à la signature officielle de la paix. Mais si des massacres et des règlements de compte ont lieu après le 19 mars, ces accords ont témoigné d’une volonté officielle commune de mettre un terme à la guerre.

 

 

Viendra ensuite le temps du bilan, ce que l’historien algérien Mohammed Harbi qualifie d’« inventaire des temps difficiles ». Du côté français, 30 000 soldats sont morts et 75 000 ont été blessés. 15 000 à 30 000 harkis et 4 500 pieds-noirs ont disparu. 800 000 Français d’Algérie ont été rapatriés en métropole. Du côté algérien, 350 000 à 400 000 civils ont péri et un million et demi de paysans algériens ont été déplacés. Ces chiffres disent les drames qui tourmentent encore les mémoires. Parmi elles, celles des appelés du contingent dont la Fnaca défend les droits moraux et matériels depuis sa création en 1958, en pleine guerre d’Algérie.

 

 

Les jeunes mobilisés ont à peine vingt ans lorsqu’ils embarquent à Marseille pour l’Algérie, le Maroc ou la Tunisie qu’ils ne connaissent que de nom. Pour certains, la traversée de la Méditerranée a tout de l’aventure ; une aventure que les premières opérations de maintien de l’ordre viendront rapidement assombrir. Alors pour oublier un peu, les soldats écoutent le transistor qui fait danser à Paris et à Alger. Ils écrivent à leur famille des nouvelles qu’ils veulent rassurantes. Après leur retour en France, la génération du djebel, comme les observateurs l’ont quelquefois définie, s’enferme souvent dans le silence. De ce qui s’est passé là-bas, les appelés parlent peu dans les années qui suivent leur retour. Il leur faudra du temps pour livrer leurs souvenirs et évoquer les traumatismes.

 

 

Très tôt, pendant le conflit, des intellectuels avaient pris position. L’ethnologue française, Germaine Tillion avait agi pour le rapprochement entre les Français et les Algériens qu’elle appelait les Ennemis complémentaires. Germaine Tillion aimait son pays, la France. Grande résistante, elle avait été déportée à Ravensbrück. Elle aimait aussi l’Algérie où, jeune étudiante, elle avait étudié la vie des Berbères dans les Aurès. En 1954, elle revient dans une Algérie à feu et à sang où elle se met à l’écoute de toutes les souffrances. Longtemps après la guerre, répondant à une journaliste, elle expliquait – je la cite : « La guerre d’Algérie a été une chose horrible pour la France aussi, l’Algérie n’a pas été la seule à souffrir. En France, peu de temps avant, c’était la misère noire. On s’était battu d’une façon horrible pendant l’Occupation. Et à la Libération aussi, il y a eu, entre Français, des crimes épouvantables. La France était un pays déchiré, fou. Quand on écrit l’histoire de deux pays, il faut d’abord écrire l’histoire d’un pays, puis celle de l’autre. C’est quand on connaît les deux histoires que l’on peut commencer à parler de ce qui se passe entre eux. »

 

 

53 ans après la fin de la guerre d’Algérie, le temps de la mémoire est enfin venu. Il nous revient encore d’écrire le récit d’une fracture, à travers ses multiples composantes, que sont certes les appelés, mais aussi les harkis, les indépendantistes, les pieds-noirs, et encore tant de femmes et d’hommes, d’enfants et de vieillards écrasés par l’histoire. Il a fallu attendre plusieurs décennies pour que les voix se croisent, celles d’ici et de là-bas, des voix venant des deux rives de la Méditerranée et qui toutes disent la blessure. Aujourd’hui, la guerre est enseignée dans les lycées en France et en Algérie. Les mots des manuels ne sont encore pas les mêmes. Faut-il qu’ils le soient ? Ce qui compte, c’est que cette mémoire soit transmise sans tabou ni silence, avec la lucidité que donne le temps. « Un déchirement sur les deux versants », c’est ainsi que l’écrivaine algérienne Assia Djebar, disparue début février, décrivait cette guerre. Pour cette femme qui a été la première personnalité du Maghreb à être élue à l’Académie française, l’expression du « déchirement » témoigne bien d’un cœur coupé en deux, entre deux communautés, entre deux cultures. Car si Assia Djebar a milité pour l’indépendance de son pays, elle a choisi le français comme langue d’expression littéraire. D’où que l’on se place, c’est cela aussi la guerre d’Algérie ! Une déchirure dans les cœurs dont les séquelles sont tenaces. C’est pourquoi la parole est importante. C’est pourquoi une cérémonie comme la nôtre doit, non seulement s’interpréter comme un temps d’hommage aux victimes, mais aussi comme un temps de la transmission.