Cérémonie à la mémoire des victimes de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc (19 mars 2016)


Mesdames et messieurs,
Nous sommes réunis aujourd’hui pour célébrer la journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc, et leur rendre ainsi l’hommage de la nation.

 

 

Le 19 mars 1962, les accords d’Évian décident d’un cessez-le-feu en Algérie. Pour autant, les violences ne s’achèvent pas ce jour-là. Il faudra encore de longues semaines pour que cessent les attentats et les actes de violence. Et ce n’est qu’avec une extrême difficulté que la fin des hostilités s’impose quelques mois plus tard. Le 19 mars fut un soulagement pour les familles du million et demi d’appelés du contingent. Pour les Algériens, cela signifie qu’après un siècle et demi de colonisation française, le temps de leur indépendance est venu. Pour les Français d’Algérie, cette date annonce aussi la fin d’une histoire séculaire qui s’achève dans la violence et finalement dans l’exil. C’est le temps de l’arrachement à un pays qui les a vus naître. C’est aussi celui d’un départ précipité vers une métropole lointaine. Pour les Harkis, c’est le temps funeste de tous les abandons. La France restreint l’asile à ces supplétifs d’Afrique du Nord qui ont combattu dans ses rangs. Elle laisse à la merci de représailles tous ceux qui n’ont pu quitter à temps le port d’Alger.

 

 

Les derniers appelés du contingent font leur retour dans une France qui veut tourner la page de cette histoire douloureuse. Dans leur grande majorité, les familles françaises ont vu partir un fils, un frère ou un mari. En huit années de guerre, tous les hommes nés entre 1932 et 1942 ont été mobilisés, ce qui représente près d’un million et demi de personnes. Beaucoup ont été rappelés au-delà des 27 mois de conscription. Tourné en 1963, le film de Robert Enrico, La belle vie, montre bien leur désarroi. Sa sortie va provoquer un tollé dans l’opinion publique. La censure interdit sa projection en salle pendant deux ans.

 

 

La génération du djebel se retrouve trop souvent seule face à des souvenirs cruels, parfois même encombrants. Elle était allée en Algérie pour faire son service militaire. Sur le papier, c’était une mission de maintien de l’ordre ou de pacification. Sur le terrain, la réalité fut tout autre. Personne n’était préparé à de tels événements.

 

 

Lorsque les premières victimes tombent sous le feu, on se demande si ces hommes sont «Morts pour la France», comme leurs aînés dans les tranchées. En avril 1955, le législateur accepte cette mention pour les militaires décédés en service commandé. Peu de temps après, il doit étendre cette disposition à tous les morts dans des opérations en Algérie. Les familles obtiennent la restitution des corps de leurs disparus. Leurs enfants deviennent des pupilles de la nation.

 

 

Au plus fort du conflit, une association va se faire l’écho du sort des jeunes appelés. C’est la Fédération nationale des anciens combattants d’Afrique du Nord, la Fnaca. Elle n’a cessé depuis de défendre leurs droits moraux et matériels. En 1974, elle obtient la carte du combattant pour tous les anciens d’Algérie. Trois ans plus tard, les cendres du soldat inconnu d’Algérie sont inhumées dans la nécropole nationale de Notre Dame de Lorette (Pas-de-Calais). Pour l’historienne Raphaëlle Branche « sont alors réunis symboliquement les morts de toutes les guerres françaises depuis la Première Guerre mondiale. La mémoire combattante se voit ainsi reconnaître une dignité égale à celles des générations précédentes ».

 

 

Il faudra attendre encore vingt-cinq ans pour que cette guerre sans nom devienne la guerre d’Algérie. En France, des scientifiques, des historiens, ont mené très tôt des recherches. Au lendemain du conflit, ils ont collecté des chiffres qui disent l’ampleur de la tragédie. De 1954 à 1962, 30 000 soldats français sont morts, 75 000 ont été blessés. Entre 15 000 et 30 000 Harkis ont disparu tout comme 4 500 Pieds Noirs. Le pays a accueilli, dans l’urgence, 800 000 rapatriés. Du côté algérien, on estime à près de 400 000 le nombre de civils qui ont péri et à deux millions les paysans qui ont été déplacés dans des villages et dans des camps.

 

 

Aujourd’hui, sur les deux rives de la Méditerranée, des historiens tentent toujours de lever les silences qui subsistent encore dans les paroles officielles. Pour reprendre les mots de Benjamin Stora, cinquante-quatre ans après la guerre d’Algérie, « l’Histoire est encore un champ de bataille et les mémoires sont composites ». Toutefois, la perception qui se dégage actuellement est celle de la sortie de l’oubli. Il s’agit de tout voir, l’histoire, l’horreur, la guerre, ses ambiguïtés, ses contradictions. Pour autant, nos deux pays vivent en paix. Le temps a fait son œuvre, malgré tout. Les mémoires sont sur le chemin de l’apaisement. Elles s’écrivent même quelquefois ensemble. De nombreuses publications en témoignent. On peut penser qu’un jour, elles parviendront à se réconcilier comme cela est désormais le cas pour la guerre de 1914-1918. Cette cérémonie, ce matin, s’inscrit dans cette belle ambition.