Cérémonie à la mémoire des victimes de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc (19 mars 2017)


Mesdames et messieurs,
Nous sommes réunis, ce dimanche 19 mars, pour célébrer la journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc.
Pour les jeunes générations – celles de vos petits-enfants, ce temps est aussi celui de la connaissance d’un passé douloureux.

 

 

Il y a soixante ans de cela, la bataille d’Alger ouvrait un chapitre tragique de l’histoire entre la France et l’Algérie.
Le 8 janvier 1957, alors que le conflit entre dans sa troisième année, les pouvoirs de police sont confiés à l’armée. Six mille parachutistes envahissent la ville blanche pour mettre fin par tous les moyens aux attentats du FLN.
Au coeur de la bataille, la grande ethnologue Germaine Tillon, mais aussi grande résistante et déportée, dénonce à la fois le terrorisme des indépendantistes et les exactions commises par l’armée française. Elle n’aura de cesse d’agir, sur place, pour la paix et la conciliation.

 

 

Sous couvert de maintien de l’ordre, la violence envahit la ville d’Alger. La terreur, la haine et la honte s’emparent des hommes. En métropole, de grands journaux font leur travail. Aux premières heures du conflit, dans les colonnes de L’Express, l’écrivain François Mauriac révèle l’usage de la torture. Le 13 mars 1957, Hubert Beuve-Méry, le directeur du Monde signe un éditorial sans équivoque. L’injustifiable est commis en Algérie. Désormais, la France sait.

 

 

C’est dans ce climat délétère que de jeunes appelés du contingent sont maintenus sous les drapeaux. La durée du service militaire est portée à trente mois. Quatre cent mille hommes sont alors sur le sol algérien, dont 57 % d’appelés. Les permissions demeurent exceptionnelles. L’affectation est une loterie.

 

 

Ici, on tue le temps.
Ailleurs, on risque sa vie dans des embuscades.
On tait le plus souvent le danger à sa famille et à ses proches, pour ne pas les inquiéter.

 

 

Les jeunes appelés vont trouver une écoute bienveillante auprès de la Fédération nationale des anciens combattants d’Afrique du Nord, la FNACA. Elle est présidée par Jean-Jacques Servan-Schreiber, le directeur
de l’Express, qui est un ancien lieutenant rappelé.
Née deux ans après la bataille d’Alger, la jeune fédération édite le premier journal destiné aux anciens d’Algérie. On y défend les droits matériels et moraux des soldats, appelés et rappelés, valides et blessés. On est aux côtés des familles endeuillées qui exigent la restitution rapide des corps de leurs enfants. On y réclame la fin de cette guerre qui ne veut pas dire son nom mais qui fait beaucoup de morts.
Il faudra attendre le 18 octobre 1999, soit 37 ans, pour que le nom de « guerre d’Algérie » soit officiellement adopté en France. Il faudra encore attendre le 29 novembre 2012, soit 50 ans, pour voir le Conseil Constitutionnel valider la date du 19 mars comme journée nationale du souvenir, une date enfin adoptée par le Parlement un mois auparavant, après un parcours législatif agité.

 

 

Jusqu’au retour de la paix, d’autres voix continueront à s’élever comme celle de l’ancien premier ministre Michel Rocard, qui nous a quittés l’année dernière. En février 1959, alors jeune inspecteur des finances, il s’émeut du déplacement massif de populations paysannes, accompli sans
ménagement par l’armée française.
Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants sont regroupés dans des camps indignes où l’on meurt de faim. Michel Rocard rédige un rapport qui serait resté lettres mortes si le quotidien Le Monde n’en avait dit l’existence.

 

 

Toutes celles et ceux, célèbres ou anonymes, qui ont dénoncé avec courage les atteintes à la dignité humaine, ont sauvé la France du déshonneur.

 

 

Nous sommes ensemble aujourd’hui pour commémorer le cessez-le-feu en Algérie du 19 mars 1962. Au niveau international, les accords d’Evian
suscitent instantanément l’adhésion des États et de l’opinion publique. Ils sont approuvés en France par un référendum le 8 avril 1962.
Pour autant, ils ne mettent pas un terme au drame algérien. Les soldats sont rendus à la vie civile, emmurés un silence assourdissant.
Les pieds-noirs quittent dans la précipitation et le déchirement la terre qui les a vus naître.
De très nombreux harkis sont abandonnés à une mort certaine. La guerre de décolonisation de la France en Algérie a fait des centaines de milliers de victimes, des deux côtés.

 

 

Cinquante-cinq ans après, les mémoires peinent encore à trouver une expression apaisée.
Les jeunes générations n’ont rien vécu de ces événements. Leur réalité n’est pas celle de leurs aînés. Leur regard, leur lecture nous offrent une nouvelle occasion d’avancer ensemble vers une non-concurrence des mémoires. Hugo Melchior, un jeune historien et petit-fils de pieds-noirs soutient le compromis mémoriel.
C’est également ma conviction, et mon espoir.
Pour porter un regard lucide et responsable sur notre passé colonial, pour nous extraire de ce traumatisme partagé, rien ne doit être éludé. Tous les points de vue doivent s’exprimer. Ce faisant, nous pourrons forger et revendiquer de nouveaux liens, plus forts, mais aussi plus justes.
Sans esprit de revanche ni de repentance, nous devons poursuivre la construction d’une histoire commune.
Merci très chaleureusement à toutes et tous de votre présence.