Cérémonie des obsèques de Gilbert Chabroux, ancien sénateur-maire (7 décembre 2017)


Vendredi dernier, vendredi 1er décembre, en milieu de journée, Gilbert Chabroux s’est éteint à son domicile à l’âge de 83 ans.
Affaibli depuis plusieurs mois, il mettait un point d’honneur à participer aux cérémonies patriotiques, à des manifestations culturelles et aux matches de l’Asvel à l’Astroballe. Cette présence coûte que coûte était l’expression d’une grande volonté. Elle lui donnait aussi des forces pour affronter la maladie qui l’obligeait à de plus en plus de renoncements.
Il y a quelques mois, son implication dans la campagne des législatives auprès de Najat Vallaud-Belkacem avait témoigné une nouvelle fois de sa fidélité en politique et de son engagement à toute épreuve. Après la fin de ses mandats électoraux, il avait été de toutes les campagnes, s’engageant totalement auprès des candidats socialistes. Au printemps dernier, malgré la défaite, sa participation pour ce qu’il pensait être sa dernière campagne électorale — c’est ce qu’il disait — avait réveillé en lui l’enthousiasme du militant qu’il n’avait jamais cessé d’être, suscitant ainsi l’admiration des plus jeunes.

J’avais rencontré Gilbert Chabroux pour la première fois au début des années 70 au moment où je m’étais engagé au Parti socialiste. Dès 1977, nous avions été élus ensemble sur la liste de Charles Hernu avec lequel nous avions porté avec d’autres aujourd’hui présents, le renouveau socialiste dans cette ville.
Gilbert Chabroux était un peu plus âgé que l’équipe de trentenaires qui, dans le sillage de Charles Hernu, arrivaient aux responsabilités. Contrairement à nous, il avait exercé des fonctions électives dans l’équipe d’Etienne Gagnaire. Mais face au refus du maire de Villeurbanne de se désister en faveur d’un candidat de la gauche arrivé en tête aux élections législatives de 1967, Gilbert s’était opposé à lui. En conséquence de quoi, ses délégations lui avaient été retirées. La section socialiste, qui avait soutenu Etienne Gagnaire, avait été dissoute. Il avait fallu des années pour la reconstruire.
De cette histoire, finalement assez ordinaire des combats politiques, Gilbert avait gardé deux convictions : d’une part, qu’on ne transige pas avec les valeurs de la gauche même s’il faut en payer personnellement le prix ; d’autre part, qu’il faut toujours préserver sa base militante si l’on veut donner de la pérennité à ses idées.
Gilbert avait exercé ensuite nombre de responsabilités qui auraient pu atténuer le souvenir de cet épisode. Étrangement non, car cette histoire semblait contenir les fondamentaux de son engagement. Ainsi il y faisait souvent référence pour avertir de ce qu’il advient des êtres, des organisations et de leurs idées en pareilles circonstances.

Je me souviens comment, adjoint à l’Education de 1977 à 1989, c’est-à-dire sous les mandats de Charles Hernu, il s’était investi à corps perdu, avec abnégation dans ses fonctions, avec cette pugnacité qui le caractérisait, toujours guidé par le souci de la justice et de l’égalité.
Sa passion pour l’enseignement lui venait de loin. Il était ce qu’on appelle un enfant de la République auquel l’école avait donné une chance et l’avait conduit à un brillant cursus universitaire. Comme souvent à l’époque, c’était une institutrice qui l’avait repéré et, ce faisant, lui avait permis d’obtenir une bourse pour entrer au collège.
Car Gilbert était né dans une famille modeste qui, sans cela, aurait eu des difficultés à offrir des études supérieures à ses enfants. Dans le petit ouvrage mémoire que Gilbert a rédigé et édité il y a un peu moins de deux ans, une photo de trois garçons, lui avec ses deux frères, les montre en blouse d’écolier. La légende sibylline se contente de citer leur nom et ce qu’ils sont devenus : Claude Chabroux, le plus jeune, ancien maire de Peyrat-de-Bellac pendant 50 ans, Roger Chabroux, ancien principal de collège, Gilbert Chabroux, ancien sénateur-maire.
Cette sobriété de l’expression en dit long finalement sur la fierté que Gilbert pouvait ressentir au regard de leurs trois parcours. Mais cette fierté était le plus souvent intérieure, à peine lui arrachait-elle un demi-sourire de temps en temps, comme si la simplicité qui l’habitait continuait à porter témoignage de ses origines modestes.

A la mort de Charles Hernu, Gilbert Chabroux était devenu maire de Villeurbanne, moi-même, député de cette ville, prolongeant ainsi notre compagnonnage. Maire totalement dévoué à sa ville et à ses convictions socialistes, il avait une grande idée de la justice sociale et du combat permanent pour les plus fragiles, en particulier par le logement. À une époque, il avait dénoncé de toutes ses forces les marchands de sommeil qui abusaient des plus pauvres, en les logeant dans des taudis aussi inhumains que malsains. Sur une photographie, on le voit conduire un engin de démolition portant les premiers coups à des immeubles insalubres.
Du logement social par exemple, il avait fait un cheval de bataille. Pour lui, homme dont beaucoup ont salué l’ouverture et l’esprit de dialogue, c’était là un sujet de clivage entre la gauche et la droite, écrivait-il. Après avoir redressé les comptes de l’office HLM de Villeurbanne, il avait mené une première réhabilitation des grands ensembles des Buers, de Saint-Jean et des Brosses.
Dans le même temps, il avait conduit la rénovation des Gratte-Ciel avec une détermination qu’il revient de saluer aujourd’hui. Les Gratte-Ciel s’étaient progressivement dégradés au point que certains préconisaient de les démolir. Mais l’équipe municipale, Gilbert en tête, ne l’entendait pas de cette façon. Il avait alors déployé une énergie fabuleuse auprès des ministres successifs en charge du Logement pour obtenir les financements indispensables à leur réhabilitation, réhabilitation profonde portant tant sur les façades et la structure, que sur les appartements.
Mais, surtout, et c’est un engagement qui fait écho à notre actualité, il s’était battu avec acharnement pour que le coût de cette opération ne pèse pas sur les loyers, pour que l’ensemble immobilier, témoin de l’architecture des années trente, garde son affectation en logement social et pour que les locataires soient protégés. Récemment encore, il suivait avec intérêt les projets menés en faveur du logement social, conscient de leur nécessité, curieux des nouvelles façons de faire et dispensant ici et là des félicitations quand il trouvait le procédé pertinent ou original.

Maire, il s’était aussi progressivement pris de passion pour le basket, tout particulièrement pour l’Asvel, à un moment critique de l’histoire du club, il avait su l’accompagner financièrement et lui donner une salle à sa dimension : l’Astroballe. Il assistait à tous les matches, heureux des succès, malmené par les défaites. Que nous soyons ici, aujourd’hui, à la Maison des Sports, où l’Asvel a écrit les plus belles pages de son histoire, prend une signification particulière.

Sensible aux préoccupations environnementales, il avait réorienté le projet d’urbanisation de la Feyssine pour créer, en bordure du Rhône, un territoire qui allait devenir l’un des premiers parcs naturels urbains de France. Il en était fier, lui qui aimait profondément la nature.

Je garde le souvenir ému du moment où, en 2001, un vendredi après-midi, il m’avait remis les clés de son bureau. C’était un de ces instants un peu grave, pour lui comme pour moi, un instant avec beaucoup de pudeur et d’émotion. Par le passé, nous n’avions pas toujours été d’accord. Nous avions même quelquefois éprouvé de sérieux désaccords. Mais le temps et les responsabilités nous avaient amenés à faire ensemble, surtout à trouver un terrain d’estime. Depuis que je lui avais succédé, nous étions en relation étroite, partageant les mêmes valeurs de gauche et une même vision de la société que nous voulions.

Avec Gilbert Chabroux, s’en va une figure du socialisme, un homme de convictions. S’il ne transigeait pas sur ses convictions, il était le contraire d’un homme intransigeant. Profondément juste et honnête, d’éminentes responsabilités ne lui avaient jamais enlevé sa modestie et sa simplicité. C’est ce que beaucoup aimaient en lui.

À Madeleine, qui a été sa fidèle alliée, à Stéphanie sa fille qui lui ressemble tant, à Daphné sa petite fille, à leur famille et à leurs proches, je les assure aujourd’hui de mon affection. Dans les prochaines semaines, nous attribuerons le nom de Gilbert Chabroux à un lieu emblématique de la ville, je veillerai à ce que cet endroit traduise ses valeurs et son caractère.