Cérémonie des vœux du 15 janvier 2015


Mesdames et messieurs,

Une cérémonie de vœux est d’ordinaire un moment de joie simple où il est convenu de penser ensemble à l’année qui vient, une sorte de temps suspendu où il est question de solidarité, de bonheurs souhaités et surtout d’espoirs. C’est ainsi que nous voulions cette cérémonie 2015, comme les précédentes, rivés à nos exigences de liberté et d’humanité, les yeux grands ouverts sur notre ville, sur ses valeurs de fraternité, sur sa capacité à s’enrichir des différences de ses citoyens. C’est ainsi qu’elle sera, cette année encore, — plus que jamais, devrais-je dire, après les tragédies qui ont endeuillé notre pays.

Après les actes odieux contre la rédaction de Charlie Hebdo d’abord, contre des policiers dans l’exercice de leur métier, contre des citoyens juifs, nous ouvrons l’année dans les larmes, l’indignation et le deuil. Les larmes face à la mort de nos compatriotes, l’indignation face au fanatisme, le deuil de la France frappée dans sa chair et au plus profond de ses valeurs. Tout a été dit depuis une semaine, de la colère à l’effroi, de la peine immense face au malheur, de l’état de sidération dans lequel nous laissent ces événements barbares.

Dans ce moment douloureux, qui touche chacun d’entre nous, on se dit que les raisons pour lesquelles les tueurs ont frappé sont aussi misérables que dérisoires, si éloignées de ce qu’ils prétendent défendre, si loin de la République, si loin de ce que nous sommes, épris de liberté et de laïcité. On se dit que tout cela est injuste, inutile, inhumain. On se demande comment on peut en arriver là et cette réflexion, plutôt que de nous aider à comprendre, nous place face à un abîme. Alors, on s’accroche à l’idée que la République est vivante et qu’elle se relève toujours, forte de ses ambitions, de ses principes inaliénables et de nos idéaux.

Mais la République, qu’est-ce que c’est ?

Comment s’écrit-elle dans notre ville en ce début 2015 ?

La République, c’est d’abord la connaissance.
Et c’est son corollaire : l’école. L’école où l’on enseigne les savoirs, au premier rang desquels le savoir-être. Apprendre aux enfants à vivre ensemble, à s’écouter, à bien se comporter les uns envers les autres… c’est transmettre les fondements de notre État de droit, c’est leur montrer que nous pouvons être différents et ensemble, c’est les habituer au respect, c’est aussi leur enseigner la liberté de conscience et le libre arbitre.

Ces derniers jours, nous avons entendu le désarroi des enfants, confrontés à des images qui leur faisaient peur, confrontés aussi à des situations de confinement dans leurs écoles pour les protéger. Nous avons entendu des enseignants désemparés face à des élèves refusant la minute de silence. En tant que maire, dont les parents étaient instituteurs, ayant grandi dans une école, je suis heureux que, dans les établissements scolaires de notre ville, tant d’initiatives conduisent les enfants à se respecter, à se sentir à l’intérieur de la communauté nationale et, ainsi, à grandir dans la sérénité.

L’école Léon-Jouhaux a initié une démarche de règlement pacifique des conflits, une démarche qui s’étend cette année à d’autres groupes scolaires. Ailleurs, des cafés de parents traitent de la tolérance. À Saint-Exupéry, le respect est le fil conducteur d’un jeu des sept familles. À Ernest-Renan, les enfants apprennent des chansons sur le thème de la solidarité. À Émile-Zola, ils découvrent les autres pays d’Europe par le biais de contes. Le thème de la prochaine fête du livre jeunesse « Cap ou pas cap » incitera à une réflexion sur le courage. Quant à la Charte de la Laïcité, que la ville diffuse à la demande du ministère de l’Éducation nationale, elle rappelle clairement que l’école est un lieu de neutralité pour toutes et tous.

« Penser est dangereux », disait la philosophe Hannah Arendt. Mais « ne pas penser est plus dangereux encore », ajoutait-elle témoignant de la nécessité de construire la réflexion et de donner des repères. C’est ce que nous faisons en accompagnant les enseignants dans leur mission d’éducation et, par nos compétences, en faisant de l’école un lieu où s’apprend le bien vivre ensemble.

La République, c’est la cohésion.
Dans notre ville, qui compte, depuis le dernier recensement, 146 282 habitants, et au sein de laquelle se côtoient les principales religions, de nombreuses origines ethniques, la cohésion est un ciment. Elle n’est pas innée. Elle ne vient pas toute seule. Elle se construit au fil des jours et des années, par la culture, le sport, la vie associative, tant de lieux et d’événements qui amènent à dépasser les prés carrés, les esprits de boutique et le chacun pour soi.

Ici, depuis que cette ville est ville, on fait avec et pour les autres. Pour entretenir la flamme de la solidarité, nous nous appuyons souvent, nous élus, sur l’histoire de notre ville, Villeurbanne, sur son sens de l’intégration entretenu depuis un siècle par les municipalités successives. Cette solidarité, elle est perceptible, aux premiers jours de l’été, lors des Invites, au parc du Centre où se côtoient toutes les cuisines du monde. Oui, il est rassurant d’observer ces rassemblements chaleureux où les habitants, avec des artistes, partagent leurs soirées. Ils sont la preuve qu’une société cosmopolite est possible, que les différences peuvent se partager pour le meilleur. En ces moments, il est fréquent d’entendre qu’à Villeurbanne, ce n’est pas pareil. Qu’est-ce qui change alors ?

Villeurbanne rencontre les mêmes difficultés que les autres villes de France. Mais il existe une volonté farouche, portée par les élus, animée par vous aussi acteurs de la vie locale, de créer de la convivialité et de développer un esprit fait de respect et de partage. Quand on me demande «combien ça coûte, monsieur le Maire », eh bien, il faudra répondre demain que cette convivialité souhaitée n’a pas de prix ou qu’elle a celui de la fraternité — ce qui n’exclut pas d’être précautionneux de la dépense publique. On se grandit avec les autres, parce que l’on se confronte à eux. C’est pourquoi la ville privilégie également des dispositifs sociaux qui évitent le repli sur soi. Car, de la solitude et de l’isolement, naissent les amertumes, les peurs, les fractures.

Quand nous mettons en œuvre nos politiques de lutte contre les discriminations, nous tentons le même pari, nous relevons le même défi. Faire que cette ville ne se dessine pas seulement pour quelques-uns, mais qu’elle soit ouverte à tous. Certains de nos concitoyens, en raison de leur origine, de leur couleur de peau, de leur accent, de leur religion sont vus comme différents et sont moins égaux que d’autres pour trouver un emploi ou un logement. Par nos actions, nous tentons de battre en brèche les préjugés, d’installer la confiance là où il y a de la crainte, de créer de l’intelligence et de la solidarité. Le conseil consultatif de lutte contre les discriminations ethniques, qui va être renouvelé, a cette ambition d’instaurer l’égalité pour chacun d’entre nous, par l’échange et la réflexion, par la confrontation avec des intellectuels, par la compréhension de ce qu’est la laïcité. C’est cela la cohésion, faire en sorte que la ville appartienne à tous en donnant à chacun la possibilité de comprendre et de participer.

Dans notre discours sur la Métropole, qui remplace la communauté urbaine de Lyon depuis le 1er janvier 2015, c’est précisément ce que nous disons. Rien ne serait pire que, sous prétexte de vouloir rayonner à l’échelle des grandes villes d’Europe, nous soyons incapables de maintenir la cohésion ici même. Un nouveau territoire, de nouvelles compétences, le risque existe de voir les liens se distendre entre les citoyens et les espaces où se prennent les décisions. Pour ma part — et je le dis clairement depuis plusieurs mois —, nous devons tout faire pour maintenir les conditions de la proximité et du dialogue. Pas d’absorption des communes, mais de la coopération. Pas de main mise, mais du dialogue. Pas de préférence pour le centre-ville de Lyon, mais une dynamique à l’identique pour toutes les communes de notre agglomération. C’est cet autre discours que les élus de la majorité municipale de Villeurbanne font entendre avec conviction — au motif que les valeurs de la République doivent être garanties partout.

La République, c’est la liberté d’expression, c’est la parole libre.
Je suis de la génération d’Hara Kiri et de Charlie Hebdo. J’ai ri souvent devant les dessins de Wolinski et de Cabu dont j’appréciais le trait de crayon acide et grinçant, dont j’aimais l’insolence. Car, sous leur mine, c’est toute la société française qui en prenait pour son grade et qui était tournée en dérision. Avec l’assassinat de Bernard Maris, chroniqueur de Charlie Hebdo et de France Inter, nous perdons aussi un intellectuel de talent, un économiste pas comme les autres. Voilà un homme qui apportait un autre regard sur l’économie, rendant simples des mécanismes complexes, faisant valoir une économie au service des hommes. Tous sont morts parce qu’ils étaient libres, parce qu’ils s’exprimaient librement, parce qu’ils avaient érigé en vertu la liberté de dire.

Cette liberté d’exprimer son opinion, nous l’entretenons dans tous les dispositifs de démocratie participative de notre commune. Un citoyen peut, à tout moment, donner un avis sur un projet, confier son approche sur l’avenir de la ville, interpeller les élus. Les espaces créés sont des lieux où les citoyens disent ce qu’ils pensent, tout en acceptant de faire évoluer leur point de vue dans la confrontation avec celui des autres. Depuis vingt ans, Villeurbanne est en avance sur ces questions, avance que nous entendons garder, — l’actualité d’ailleurs nous y encourage.

À cette liberté d’expression, les citoyens français comme nombre de citoyens de la planète ont déclaré leur attachement. La France, c’est la liberté. Et la liberté, c’est la France. Depuis la Révolution, elle s’est construite dans cette affirmation, de Voltaire à Victor Hugo, de Jean Jaurès, à Paul Eluard, de George Sand à Niki de Saint Phalle. Pourtant, c’est une phrase de l’Allemande Rosa Luxembourg qui décrit bien l’idée que nous nous faisons de notre liberté. « La liberté, écrivait-elle en 1918 un an avant son assassinat pour ses idées, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement ». C’est pour cette liberté de l’autre que, beaucoup ont participé à l’immense et magnifique marche républicaine et silencieuse de dimanche dernier. J’y étais. Nous y étions. Par compassion. Pour témoigner de la force de notre Nation. Pour sortir du défaitisme. Tout simplement pour être ensemble.

L’audace ensemble, c’est la dynamique dans laquelle l’équipe municipale s’est inscrite en mars dernier et dont elle nourrit aujourd’hui ses projets. De l’audace, nous devrons en avoir en 2015 pour relever la tête, pour chercher ce qui rassemble, pour faire bloc contre la barbarie. L’audace, nous devrons la cultiver pour faire vivre la République et pour que chacun se reconnaisse dans ses valeurs. Au regard des événements qui se sont produits, nous allons devoir nous montrer vigilants, non pas pour nous surveiller les uns les autres — ce qui serait la pire des conséquences —, mais pour restaurer ce bien commun que sont les valeurs républicaines, de liberté, d’égalité, de fraternité et de laïcité. Je suis persuadé, moi aussi, qu’il y aura un avant et un après janvier 2015. Comme beaucoup d’entre vous, je veux croire en un sursaut national, en la responsabilité collective, en l’unité de notre société. À l’échelle de notre ville, nous pouvons agir. Mobilisons-nous toutes et tous, dans les espaces dans lesquels nous sommes présents, soyons les artisans de la République, soyons les ambassadeurs infatigables de nos valeurs.

Ce sont ces vœux que je souhaite partager avec vous, à l’aube de cette nouvelle année 2015.