Discours à la mémoire des Justes de France (16 juillet 2015)


Il y a quelques jours, commentant les tragédies qui ont endeuillé notre pays depuis janvier dernier, l’historien Pierre Nora faisait le constat qu’en quelque sorte, nous étions devenus un peuple malade de la paix. Ainsi, en soixante-dix ans, nous n’aurions pas cessé de nous en repaître comme des enfants gâtés qui finissent par perdre le sens de la vie et des choses.
Nous serions surtout devenus aveugles et sourds aux symptômes d’une société qui, tout en accomplissant de grands progrès, se dégrade dans son cœur et dans son unité.

 

 

A la différence des années précédentes, la cérémonie qui nous réunit ce matin survient dans ce contexte d’une France touchée au plus profond d’elle-même. Les valeurs, supposées inébranlables de la République, ont été meurtries d’une façon que nous n’imaginions plus possible. Soudain, avec cette brutale mise à l’épreuve du socle républicain, que recouvrent les trois mots de liberté, d’égalité et de fraternité, notre modèle nous est apparu, non pas solidement arrimé, non pas indétrônable comme nous le croyions, mais d’une terrible fragilité. Des femmes et des hommes ont été tués parce qu’ils étaient Français, parce qu’ils étaient journalistes, parce qu’ils étaient juifs, nous renvoyant, en quelques événements sanglants,aux heures les plus sinistres de notre histoire.
De cette histoire que nous pensions enfouie, nous avions le sentiment qu’il suffisait de l’évoquer, de la raconter et de la commémorer, pour se prémunir de son recommencement. Mais les drames, que notre pays vient de connaître, en ce début d’année 2015 à Paris comme il y a quelques jours encore en Isère, sont venus nous dire que, si la République nécessite d’être continuellement protégée, la paix n’est pas, non plus, de toute éternité. A la faveur de groupes extrémistes, en une sorte de flambée de l’obscurantisme, elle peut se trouver amoindrie, elle peut être sérieusement menacée. C’est d’autant plus difficile à admettre que les formes d’actions, qu’emprunte le terrorisme, sont dissimulées ou latentes. Mais lorsqu’elles frappent, elles s’expriment dans une violence intempestive et barbare qui, en plus de créer la peur, nous renvoient à nos impuissances.
Nous célébrons aujourd’hui la journée nationale à la mémoire des victimes de crimes racistes et antisémites perpétrés durant la deuxième guerre mondiale par l’État français, également journée nationale à la mémoire des Justes de France.
Clément Morinière, comédien du TNP, et Didier Sandre, de la Comédie-Française, deux comédiens que nous aimons, parce qu’ils ont leurs habitudes à Villeurbanne, liront un florilège de textes qui interrogent notre conscience. Ils nous parleront d’engagement individuel avec les poésies de Jean-Pierre Siméon. Ils nous rappelleront la montée aussi sournoise qu’implacable des pestes idéologiques, avec la lecture du court texte, Matin Brun, de Franck Pavloff. Ils décriront aussi ce que peut être l’engagement de toute une communauté avec le discours du pasteur Alain Arnoux, prononcé lors de l’attribution par le Yad Vashem de Jérusalem du titre de Justes parmi les Nations au village du Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire. Aux heures sombres de la guerre, ses habitants ne répondant qu’à leur conscience, ont uni leur courage pour sauver de nombreuses familles juives menacées par les lois de Vichy et par les forces d’occupation nazie.
Clément Morinière et Didier Sandre seront accompagnés par Noémie Lamour à la contrebasse et Ariane Cohen-Adad au violon.

 

 

À Villeurbanne, onze citoyens, six femmes et cinq hommes, ont reçu la distinction honorifique de Justes parmi les Nations. Le magazine municipal Viva, que vous pourrez vous procurer à la fin de la cérémonie, retrace leur parcours. On y découvre des femmes et des hommes à la vie ordinaire qui, à l’époque, n’ont entendu que l’amitié qui les liait à tel ou tel pour protéger, cacher, sauver des familles et des enfants juifs. Ce qui touche dans ces récits d’un autre temps, c’est la simplicité avec laquelle ils se sont mobilisés, faisant le choix de la fraternité, quelles qu’en soient les conséquences.
Le curé Boursier, arrêté quelques jours avant la Libération de Villeurbanne, torturé par les Allemands, puis exécuté et brûlé au fort de Côte-Lorette à Saint-Genis-Laval pourrait, lui aussi, être consacré Juste parmi les Nations, pour avoir donné asile à des Juifs. De nombreux témoignages viennent aujourd’hui confirmer la témérité de cet homme d’église qui avait foi aussi en les valeurs, alors souillées, de la République.

 

 

« Le souvenir parfois est un battement d’aile », dit Jean-Pierre Siméon dans l’une de ses poésies que nous entendrons dans quelques instants. Ces Justes, femmes et hommes dressés contre l’injustice, étaient des battements d’aile. Nous savons ce que nous leur devons. La dignité et l’honneur. Alors, en cette année douloureuse, par notre cérémonie qui revêt un caractère particulier, soyons ces battements d’ailes pour que vivent la paix et la République.