Discours à la mémoire des Justes de France (16 juillet 2016)


Mesdames et messieurs, notre cérémonie se déroule deux jours après l’attentat du
14 juillet qui, sur la promenade des Anglais à Nice, a tué 84 personnes. Après Charlie Hebdo et l’Hypercasher de la Porte de Vincennes, après le 13 novembre, c’est la répétition de l’horreur. Des familles, des enfants, venus assister à un spectacle pyrotechnique, ont été les victimes de cet acte de barbarie. C’est l’innocence qui a été assassinée. Je veux dire notre émotion devant la lâcheté et l’inhumanité de ceux qui tuent hommes, femmes et enfants au mépris de toute valeur humaine. Le ciment de l’identité française est celui de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité. Nous devons éviter le piège de ceux qui voudraient que notre pays l’oublie. Aujourd’hui, notre responsabilité est de faire face avec détermination et vigueur à un ennemi pour lequel l’amour de la vie compte moins que la fascination de la mort. La France est un pays de valeurs et de droits. Depuis la Révolution, ses citoyens expriment leur volonté de vivre libres, debout, unis. S’attaquer à la France le 14 Juillet, c’est vouloir porter atteinte à cela.
Je vous demande de bien vouloir respecter une minute de silence.

 

 

Chère Marina Vlady, je suis heureux de vous accueillir en cette journée à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’Etat français durant la Deuxième Guerre mondiale, journée d’hommage aussi aux Justes de France. Depuis 16 ans, chaque 16 juillet, date anniversaire de la rafle du Vel d’hiv, nous avons à cœur de faire vivre cette mémoire par la musique et la littérature. Dans quelques instants, accompagnée du guitariste compositeur Oleg Ponomarenko, face à nous toutes et tous, impatients de vous entendre, vous lirez des extraits du livre de Marceline Loridan-Ivens, Et tu n’es pas revenu, paru pour le 70e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, en janvier 2015. Elle y raconte sa propre déportation, jeune femme à peine sortie de l’enfance, libérée le 10 mai 1945, deux jours après la capitulation nazie, à l’issue de 13 mois de captivité. Elle y raconte aussi la déportation de son père qui, lui, n’est pas revenu.

 

 

Marina Vlady, nous avons hâte d’entendre votre voix, posée, profonde, sereine, se saisissant des mots de Marceline Loridan-Ivens, des mots cliniques et sobres, des mots simples et faciles à comprendre, des mots qu’elle trempe dans le vitriol de la colère parce qu’elle a fait l’expérience d’un monde dont les survivants ne sont jamais véritablement revenus.
Cette expérience lui donne une liberté de vivre, une liberté de ton, une liberté de révolte. Nous avons hâte de voir ce qu’avec votre talent, vous allez faire de sa voix à elle, rugueuse, limpide, totalement affranchie des conventions — comme si la détention et la proximité de la mort lui avaient donné la force de s’extraire pour toujours de ce qui enferme.
En 1961, sa voix, elle l’avait offerte à Jean Rouch et Edgar Morin dans leur film Chronique d’un été. Partant à la rencontre des Parisiens, elle leur demandait «Êtes-vous heureux ?» avec l’intonation des actrices de la nouvelle vague, qu’elle n’a plus aujourd’hui ; une voix légère, moderne, d’une jeunesse éclatante aux airs d’éternité et qui, pas un instant, ne laissait supposer que, quinze ans plus tôt, elle avait été le matricule 78 750 à Birkenau, le camp pour femmes d’Auschwitz.

 

 

En 1944, et c’est l’histoire que vous allez nous livrer Marina Vlady, Marceline ne s’appelle pas encore Loridan-Ivens. Elle s’appelle Rosenberg. Elle a 15 ans. En février, elle a été arrêtée avec son père Shloime à Bollène sur dénonciation parce qu’ils sont juifs. Elle est passée par la prison des Baumettes à Marseille, puis par Drancy.
Quelques années auparavant, ses parents ont fui la Pologne antisémite. Ils parlent yiddish entre eux ; français avec leurs enfants pour qu’ils s’intègrent. Dans cette France des années trente, traversée par de nouveaux périls, où les intellectuels allemands qui ont fui Hitler décrivent la Nuit de Cristal et les persécutions, cette famille de réfugiés polonais vénère la France et la République. Parce que la France, c’est le pays des Droits de l’Homme, c’est le pays qui s’est enflammé pour défendre et réhabiliter Dreyfus.
C’est cette histoire d’amour pour la France que Marceline emmène avec elle dans le convoi 71 qui part le 13 avril pour la Pologne concentrationnaire.

 

 

Des bribes de vie, voilà ce qu’elle nous livre, pour prolonger la mémoire de son père, mort à Auschwitz, pour donner écho aussi à son propre souvenir de Birkenau. Ces bribes de vie, qu’elle aime transmettre, ne sont pas seulement les siennes, elles viennent également des autres, celles et ceux qui ont connu l’enfer. On ne connaît pas l’histoire de tout le monde, dit-elle avec regret, dans un entretien à la radio, faisant référence à tant d’existences interrompues et dont le souvenir s’est dissipé. Ainsi parle-t-elle, par exemple de Victor Basch, président de la ligue des Droits de l’Homme, exécuté avec sa femme Hélène, à quinze kilomètres d’ici, par la milice française. Il y a dans ces oublis, auxquels nous contraint la loi du temps,
une victoire souterraine, insidieuse et a posteriori de l’arbitraire. Alors, elle dit, elle explique, elle parle. Elle parle des morts, elle parle des rescapés, elle parle de la vie là-bas, elle parle de la vie après et de l’âpreté du retour. Parler, elle s’en est fait un devoir. Les peuples n’ont pas de mémoire, dit-elle quelquefois, lorsqu’elle s’emporte contre notre époque et ses terribles tourments.

 

 

C’est justement parce que nous voulons avoir de la mémoire que nous organisons cette cérémonie chaque année. C’est pour que cette histoire ne disparaisse pas dans les limbes de l’oubli que nous sommes réunis à l’hôtel de ville. Je vous remercie très chaleureusement Marina Vlady d’avoir accepté de lire ce texte. Qui ne vous connaît pas ? Qui ne vous a pas croisée au cinéma, au théâtre ou à la télévision au fur et à mesure de votre belle carrière ? Actrice lumineuse, vous êtes aussi une femme engagée. C’est pourquoi votre présence aujourd’hui, précisément pour cette cérémonie d’hommage, mais aussi après l’attentat sanglant du 14 juillet sur la promenade des Anglais à Nice, nous réconforte et nous encourage. Merci à vous et à Oleg Ponomarenko.