Discours à la mémoire des Justes de France (16 juillet 2017)


Mesdames et messieurs,

Comme chaque année, le 16 juillet, nous sommes réunis en cette cérémonie à la mémoire des victimes de crimes racistes et antisémites perpétrés au cours de la deuxième guerre mondiale par l’Etat français et à la mémoire des Justes de France.

 

Initiée en 2000 par le Parlement français sous forme d’une loi, cette journée d’hommage a lieu le jour anniversaire de la rafle du Vel d’hiv à Paris au cours de laquelle treize mille juifs, dont quatre mille enfants, ont été arrêtés par la police française, puis regroupés dans le Vélodrome d’hiver, avant de partir pour les camps de Drancy, de Beaune-la-Rolande et de Pithiviers puis d’être déportés vers Auschwitz.

Cette loi, que j’ai votée en tant que député, entendait aussi consacrer le courage de quelques-uns qui avaient sauvé des Juifs. Ces Justes, longtemps oubliés de l’histoire, n’avaient écouté, que leur humanité pour cacher, protéger, soustraire des femmes, des enfants, des hommes promis à la mort par les autorités nazies avec la complicité du gouvernement de Vichy.

 

À Villeurbanne, depuis 2001, nous nous appuyons sur la littérature et la musique pour raconter et expliquer la Shoa. Je remercie Sonia Bove, chef d’orchestre de toutes les éditions passées et de la présente. Merci Sonia de savoir transformer cette journée d’hommage en un moment de découverte. Nous vivons une époque singulière. Le temps a passé, bien sûr, depuis les faits que nous évoquons aujourd’hui.

La haine toutefois n’est jamais loin, comme une source que l’on ne voit pas et qui, pourtant, court sous la roche. Simone Veil, qui aurait eu 90 ans le 13 juillet et qui nous a quittés il y a quelques jours, alertait régulièrement l’opinion publique sur ces signes inquiétants d’antisémitisme et de racisme. C’est pourquoi cette cérémonie a aussi l’ambition d’éclairer le présent.

 

Je remercie très chaleureusement Jacques Weber qui nous fait le plaisir d’avoir accepté notre invitation. Jacques Weber, faut-il vous présenter ? Vous qui, depuis longtemps, êtes au cinéma, à la télévision, au théâtre dans des rôles radicalement différents et qui témoignent de l’étendue de votre talent. Vous étiez au Théâtre national populaire, c’est-à-dire de l’autre côté de la place, il y a quelques mois. C’est là que Sonia, à déjeuner je crois, vous a sollicité et que vous avez accepté. Dans cette Métropole, pétrie de culture, vous êtes aussi celui qui, plusieurs années durant, a dirigé le Théâtre du 8e, Centre national dramatique, à quelques pas d’ici.

Je souhaite remercier aussi Gérard Lapalus qui va vous accompagner à l’accordéon.

 

L’histoire que vont nous raconter Jacques Weber et Gérard Lapalus est tirée du livre Avant que les ombres s’effacent de Louis-Philippe Dalembert. C’est ce qu’il est convenu d’appeler une belle histoire. Peu ordinaire, il est vrai. À la fin de notre cérémonie, après avoir entendu ces extraits, vous devriez tous avoir envie de lire le texte dans son intégralité, ce que je vous recommande avec amitié. Le récit, aux nombreux rebondissements, nous emmène de Lodz en Pologne à Port au Prince à Haïti, en passant par Berlin, Paris et les rives de Cuba.

Courant des années trente à aujourd’hui, elle nous fait découvrir une page moins connue de la lutte contre le nazisme. En 1939, Haïti a choisi d’accorder la nationalité haïtienne immédiate à tous les Juifs qui, se sentant menacés, en feraient la demande. C’est ainsi que Ruben Schwarzberg, le personnage principal de ce roman, brillant médecin de son état, fuyant les persécutions et dont la famille s’est exilée aux Etats-Unis, en Palestine et à Cuba, s’installe dans cette île de la Caraïbe pour y devenir un praticien aimé. Sa judéité ne nourrit aucune forme de suspicion ou d’animosité, mais plutôt ce respect supplémentaire, que l’on l’accorde à ceux qui ont quelque chose en plus.

De la Nuit de Cristal à l’internement à Buchenwald avant 1939, à la fuite vers Paris et la confrontation à une police française indigente, ce roman nous livre quelques pages sublimes sur un antisémitisme et racisme du quotidien. C’est un nom Schwarzberg, selon certains et soi-disant, impossible à prononcer. C’est une fonction, médecin, qui interroge dès lors qu’elle est celle d’un juif. Sous un ton parfois léger, toujours à propos, souvent émouvant, ce texte pointe ce qui doit alerter. Mais il témoigne aussi de la bonté de l’humanité à laquelle nous allons, ce matin, nous attacher. Car personne ne meurt de la haine dans ce livre qui s’inspire d’abord de ce qu’il y a de meilleur dans l’homme pour mieux dénoncer d’ailleurs ses excès.

 

Je ne voudrais pas conclure cette introduction ni ouvrir cette cérémonie sans avoir une pensée pour la comédienne Isabelle Sadoyan qui s’en est allée lundi dernier un peu avant midi. Le 16 juillet, elle nous faisait presque toujours la joie de sa présence, souvent assise au deuxième rang, dans une tenue qu’elle avait sinon confectionnée elle-même du moins ajustée pour elle, avec ses lunettes rondes et sa chevelure argentée toujours coiffée. En 2006, pour cette cérémonie, elle avait lu un texte de Françoise Verny accompagnée par la musicienne et chanteuse Anna Kupfer.

Si la vie avait donné à Isabelle quelques journées de plus, il est vraisemblable qu’elle se serait trouvée parmi nous ce matin pour écouter Jacques Weber et Gérard Lapalus. Puis, à la fin de la cérémonie, avec son ton pointu, elle aurait glissé quelques commentaires sur le texte, sur l’acteur et le musicien, sur le théâtre qu’elle emmenait partout avec elle, mais aussi sur la politique, sur la société et sur une petite mèche indomptable qui aurait jailli de sous son chapeau le matin même lui créant quelques agacements dont elle n’aurait pas réussi à se défaire.

Ainsi commentait-elle ce qu’elle voyait avec une pointe de malice dans l’œil et dans la voix. Isabelle était une grande actrice à la carrière longue et éblouissante qu’elle aura menée sans faillir jusqu’à ces derniers mois. Malgré son expérience, elle conservait une ingénuité qu’elle posait sur le monde à la manière d’une débutante. Elle était toujours en recherche d’un vêtement dont elle ferait un costume, d’un trait de caractère dont elle se servirait pour un rôle, d’un petit quelque chose qui donnerait ensuite de l’épaisseur et de la vraisemblance à une réplique au théâtre ou au cinéma.

Nous sommes beaucoup ici, Sonia Bove en particulier, à avoir aimé Isabelle Sadoyan, vieille dame impertinente qui aimait revenir à Villeurbanne dont elle était une citoyenne aussi simple que célèbre. Elle traversait les Gratte-Ciel pour aller au TNP ou pour en revenir, le cœur dans ses souvenirs, la tête déjà dans un prochain rôle qui l’emmènerait alors, quelques mois durant, hors d’ici.

 

Le souvenir de sa présence accompagnera cette cérémonie.