Discours à l’occasion des dix ans du Rize (8 février 2018).


Il y a dix ans, lorsque nous avons inauguré Le Rize dont le nom fait référence à la rivière, peu visible aujourd’hui, qui traversait autrefois Villeurbanne de part en part, ce bâtiment imposant était doté d’un projet solide et ambitieux.
Ses fondations intellectuelles avaient été posées au tournant des années 2000, avant les élections municipales de 2001.
Villeurbanne s’était développée au XXe siècle, avec l’essor des usines et de la population ouvrière qu’elle avait attirée.
Elle s’était dotée d’un centre-ville exceptionnel, les Gratte-Ciel, portant en lui un projet architectural et social.
Elle avait su se montrer visionnaire en accompagnant des histoires et des dynamiques dont nul ne voulait et que j’aime évoquer : l’Asvel, le Théâtre national populaire, l’URDLA, le nouveau Musée qui préfigurait l’Institut d’art contemporain.
Villeurbanne avait su agréger des talents et des envies.
Mais, dans le sillage de ces aventures, devenues prestigieuses, d’autres mémoires plus simples avaient commencé à s’estomper — et risquaient de disparaître tout à fait au tournant du XXIe siècle — alors qu’elles avaient contribué à l’éclat de la ville.

Cette mémoire était celle des femmes et des hommes que, d’habitude, la grande histoire ne retient pas, ou plutôt qu’elle ne retient pas tout de suite.
Beaucoup plus tard, des historiens se penchent sur ce qu’ont été les modes de vie et les usages.
Mais il faut du temps pour que ce matériau qu’est la vie ordinaire prenne un intérêt.

Et quand ce temps a passé, alors l’histoire se reconstitue à partir du souvenir des plus aisés, c’est-à-dire de celles et ceux qui, par leur fortune, ont pu laisser un édifice, conserver des courriers ou simplement transmettre des faits à la génération suivante par le bouche à oreille.
Des gens de peu, on se souvient alors par déduction. Car ils ne laissent rien d’apparent ou finalement pas grand-chose.
Leur histoire se vit essentiellement au présent. Elle n’est pas conçue ou mise en scène pour durer.
Aussitôt vécue, elle s’érode, elle se dissipe, elle s’oublie. Elle est moins matérielle, par conséquent moins matérialisée.
Elle est ainsi plus fragile, par conséquent plus soluble.
Nos vies, individuelles et collectives, sont pétries de ces souvenirs invisibles qui, après nous, se dissoudront dans le mouvement perpétuel du temps. Pourtant, ils comptent.

Ils ont contribué à forger le caractère singulier de Villeurbanne, cette dimension « pas pareille », pour emprunter au slogan qui qualifie les Invites, ce souffle d’indépendance qui ne s’apprend pas à l’école mais qui se ressent et s’exprime.
C’est la mémoire de ce bien immatériel que nous avons voulu préserver pour en comprendre la réalité et l’héritage.
Ainsi est né Le Rize dont nous célébrons aujourd’hui le dixième anniversaire. Et qui, sur les ambitions politiques d’hier, a su écrire un propos original et unique. Car s’il existe des espaces qui, en France, portent un projet similaire, aucun ne s’est construit sur cette triple ambition qui réunit l’approche scientifique, la conservation et la lecture publique.

Dans ce lieu, qui hébergeait autrefois les archives du Crédit lyonnais, se croisent des chercheurs, des Villeurbannais qui lèguent leurs propres archives, des habitants du quartier, adultes et enfants, venant emprunter un ouvrage ou simplement participer à une animation culturelle, comme il en existe tant chaque année.
En dix ans, beaucoup a été accompli, avec deux directeurs, Xavier de la Selle, aujourd’hui directeur des musées Gadagne à Lyon, et Vincent Veschambre, depuis 2015, deux personnalités, avec qui j’ai eu pour Xavier de la Selle hier ou que j’ai actuellement pour Vincent Veschambre plaisir à écrire le projet en mouvement de cet équipement.
Que s’est-il passé en dix ans ? Je voulais, au départ de l’écriture de ce discours, faire ressortir les temps forts du Rize.
A vrai dire, j’ai eu du mal à choisir, tant chaque lecture, chaque exposition, chaque soirée d’échange avaient un sens et méritaient d’être distinguées.
Alors pour ne pas me livrer à la lecture d’un catalogue aussi remarquable soit-il, je citerai quelques séquences qui m’ont touché et ont fait grandir ma pensée.
Sont venues au Rize de belles personnes, comme Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Atiq Rahimi, des écrivains de l’altérité, témoignant de l’universalité et de la différence.
Dans le contexte actuel, singulièrement tendu sur l’accueil des migrants, le souvenir de leurs voix résonne étrangement.
Il a aussi été question de la mémoire ouvrière, celle qui disparaît si vite souvent, grâce à des témoignages d’habitants et des résidences d’artistes.

Des quartiers ont été mis à l’honneur comme la cité Olivier-de-Serres à Cusset, comme les Poulettes, Saint-Jean, Flachet, les Buers ou la Doua, tous marqués par l’accueil des vagues migratoires successives.
Plusieurs expositions se sont intéressées au lien entre l’urbanisme, les usines, le logement et le travail.

En parallèle et en cohérence avec tous ces thèmes, Le Rize a accueilli des chercheurs, jeunes ou expérimentés, dont les travaux répondent aux questionnements suivants : qui sont ces gens qui sont venus s’installer à Villeurbanne, quelle a été leur contribution à l’essor de la ville, comment l’ont-ils habitée leur vie durant, quelle histoire ont-ils léguée ?
La méthode avec laquelle ont été conçus ces projets mérite d’être soulignée, souvent innovante, alliant la rigueur de la recherche à la liberté du témoignage, s’appuyant aussi sur des formes de consignation modernes comme le photomaton, l’enregistrement vidéo ou le montage numérique.
Il y a aussi les legs, d’institutions ou de particuliers, ils prennent la forme de courriers, de vidéos, de photos, de journaux intimes, de documents juridiques. Ils concernent l’école, l’engagement syndical, la vie dans les usines, la mémoire des guerres, le mouvement associatif ou l’urbanisation de la ville.

Et puis il y a la médiathèque dont le fonds généraliste est teinté de « mémoires » et de « sociétés » pour reprendre l’appellation complète de ce centre.
Elle est la porte d’entrée symbolique au Rize. Les enfants qui la fréquentaient à son ouverture sont aujourd’hui de jeunes adultes. La génération millenium, née avec le millénaire et avec le numérique, est aussi la génération Rize. Avec le parc Jacob-Hugentobler, qui relie l’équipement à la résidence étudiante et au collège Jean-Jaurès, avec les écoles Antonin-Perrin et Jean-Jaurès toutes proches, la médiathèque écrit sa page dans le beau livre de la mixité sociale à Villeurbanne.

Dix ans, c’est beaucoup – à l’échelle d’un projet qui naît – et c’est peu – à l’échelle d’un projet qui s’invente et à qui il manque encore quelques chapitres.
Mais, au regard des dix années qui viennent de s’écouler et des grands sujets de notre actualité, le Rize a plus que jamais sa raison d’être.
En explorant la mémoire des gens modestes qui ont contribué à faire de cette ville ce qu’elle est devenue aujourd’hui, il va à l’encontre du discours ambiant qui tend à déprécier les gens de petite condition.
Car, pour nous, posséder n’est pas une fin en soi et ne devrait jamais être la condition exclusive de la reconnaissance sociale.
Par les ambitions qu’il poursuit, le Rize renouvelle aussi notre approche de l’accueil qui, depuis plus de cent ans, est au cœur du projet politique de Villeurbanne et qui le demeure.
Donner à ceux qui sont venus d’ailleurs l’occasion de raconter leur histoire pour la fondre à celle de la France, revient à accorder une place à ceux qui n’en ont plus dans leur pays d’origine et à leur dire qu’ils sont eux aussi désormais d’ici.
C’est essentiel quand, en ce moment même, des femmes et des hommes traversent les cols des Alpes dans la neige, pour échapper à la misère et à la guerre, comme aux pires heures du XXe siècle.
Quant à la mixité, qu’elle soit générationnelle ou sociale, elle est le défi permanent de notre pays à une époque qui manie les paradoxes comme jamais.
Les technologies de l’information font de nous les témoins immédiats de tout ce qui se passe dans le monde et nonobstant cela, les lignes de fractures sociales s’érigent vite en murs infranchissables.
C’est par la connaissance de l’autre que nous pourrons bâtir une société bienveillante.
Le Rize, depuis dix ans, y contribue.