Discours du 71e anniversaire de la Libération de Villeurbanne (5 septembre 2015)


C’est le 2 septembre 1944 que Villeurbanne est officiellement libérée. Comme vient de le rappeler Charles Roche, les événements ont débuté quelques jours plus tôt, le 24 août, quand une poignée de jeunes résistants partis délivrés leurs camarades détenus dans les prisons lyonnaises, déclenche sans le vouloir un soulèvement.

 

 

Très vite, après les premiers coups de feu tirés au Tonkin, les combattants des FTP-MOI et de l’UJRE — les Francs-tireurs et partisans de la main-d’œuvre immigrée et l’Union juive pour la résistance et l’entraide — sont soutenus par la population qui leur emboîte le pas et dresse des barricades en plusieurs points stratégiques du centre-ville. Le bataillon Carmagnole de l’agglomération lyonnaise est rejoint par le bataillon Liberté de Grenoble. Le commandant Lefort, disparu cette année et qui a souhaité que ses cendres soient dispersées à Villeurbanne en souvenir de ces heures graves, prend la responsabilité des opérations avec l’objectif, comme il l’a dit souvent, de « dompter le cheval sauvage » et de protéger la population.

 

 

Si l’enthousiasme est là, ce qu’expriment les photographies des visages en joie, les armes en revanche manquent cruellement. La riposte allemande s’intensifie au fil des heures. L’armée d’occupation exige que les barricades soient démontées et que la population rentre chez elle. La XIe Panzerdivision est mobilisée. Les canons allemands sont positionnés aux Charpennes, d’où ils tirent. Il y a des blessés et des morts.

 

 

Le 26 août, les forces alliées sont encore loin. Il n’est pas envisageable de les attendre. Les résistants et les habitants renoncent à leurs espoirs.
C’est le repli. Villeurbanne devra patienter une semaine pour voir entrer les troupes américaines. Le 2 septembre, notre ville est enfin libre. Cette double libération, décrite par les historiens comme un événement remarquable de l’histoire de France, confortera l’identité d’insoumise acquise par Villeurbanne au fil du temps, des épreuves et des sursauts de l’histoire.
Cette insurrection, même si elle a été réprimée, a effectivement tout d’un fait singulier dans le contexte de l’époque. En ces jours qui suivent les
débarquements de Normandie et de Provence, l’idée même d’insurrection nationale ne fait pas l’unanimité. Dans les rangs de la Résistance, les points de vue s’affrontent. Si les uns veulent ouvrir la voie aux forces militaires alliées, d’autres préfèrent les attendre. C’est ce qui explique qu’à l’exception de quelques grandes villes de France, dont Paris, les soulèvements sont en définitive isolés.

 

 

Quant aux résistants d’origine étrangère, à qui notre ville doit beaucoup, il a fallu du temps pour que leur contribution à la Résistance et à la Libération de la France soit reconnue à sa juste mesure. L’élan national — il faudrait parler de ferveur nationaliste — qui a accompagné la Libération du territoire, a installé un récit, qui ne dissimulait pas leur participation, mais qui, en l’assimilant à l’ensemble des forces combattantes, la diluait dans le mouvement général et en atténuait la spécificité.
Les FTP-MOI, dont les bataillons Carmagnole et Liberté illustrent le courage, ont payé un lourd tribut. Ils n’ont certes pas été les seuls combattants d’origine étrangère à prendre les armes. Mais, comme l’explique l’historien Claude Collin, qui s’est beaucoup intéressé à la Libération de Villeurbanne, ils ont été les plus organisés et les mieux structurés, ce dont témoignent les événements qui se sont produits dans notre ville.
Les FTP-MOI, rendus célèbres par Missak Manouchian et ses camarades de l’Affiche rouge fusillés au Mont-Valérien, ont eu une présence significative en quelques agglomérations de la zone sud comme Lyon, Grenoble ou Toulouse. Leurs bataillons étaient composés d’immigrés de l’Europe centrale et de l’Est, pour beaucoup Juifs. Ils réunissaient aussi des anciens de la guerre d’Espagne, Républicains réfugiés en France ou membres des Brigades internationales ainsi que des militants communistes de l’Europe tout entière.

 

 

Ces militants de la liberté se regroupaient, par le fruit des circonstances et du hasard, quelquefois par amitié, créant en zone nord et en zone sud, des embryons d’unités qui, avec le temps et avec l’occupation de la zone sud le 11 novembre 1942, vont prendre corps. Ils sont quelques-uns d’abord. Puis davantage, au fur et à mesure de nouvelles rencontres et des actions qui s’organisent ici et là. Ils ne seront jamais très nombreux au total, sauf à la mi-44 où, la Libération s›annonçant, les unités s›étofferont notablement.

 

 

Les opérations, qu’ils mènent, visent à affaiblir l’armée d’occupation. Ils s’en prennent aux troupes allemandes, à l’appareil économique, aux infrastructures de transport. Les sabotages touchent aussi les miliciens et les collaborateurs, décrits comme des auxiliaires de l’ennemi. Ces actions
localisées, en apparence modestes, sèment la confusion, entraînent des pertes en hommes et en matériel, affaiblissent l’occupant. Elles sont des grains de sable qui fragilisent une mécanique allemande, aussi finement huilée, que terriblement imposante.

 

 

Lorsque, après-guerre, ces résistants, femmes et hommes ont témoigné de leur engagement, ils ont souvent fait référence à l’idéal de liberté qui était celui de la France des Droits de l’Homme, cette France en laquelle ils avaient crû et à laquelle ils avaient demandé l’asile. Cet idéal de liberté était bien davantage qu’une revendication politique. Il donnait un sens à leur vie, eux qui avaient fui leur patrie d’origine, eux qui se montraient déterminés à se battre, eux qui méprisaient les risques et taisaient leur peur parce que le premier grand principe de la République était mis à mal.

 

 

Si l’on confronte cette histoire au contexte actuel d’une Europe partagée sur le sort de ses migrants, notre cérémonie prend une teneur particulière. Comme hier, voilà des femmes, des hommes, des enfants, qui fuient la répression, la guerre et la misère. Comme hier, les voilà préférant quitter leur pays plutôt que de subir la dictature, les bombardements et les exactions. Et, comme hier, les voilà risquant leur vie dans le tunnel sous la Manche, dans des camions cadenassés, sur des embarcations insécures en Méditerranée. Quelle mère, quel père, accepteraient de faire vivre pareils dangers à ses enfants si la situation du pays d’origine n’était pas plus violente que les périls survenant sur les routes de l’exil ?
Villeurbanne s’est construite avec les immigrations successives. Les étrangers y sont devenus des citoyens. Les étrangers y ont été des libérateurs. Que cette histoire d’hier ouvre nos yeux, nos consciences et nos coeurs pour regarder le présent avec l’humanité que ces situations désespérées sollicitent. En 1944, la Libération de la France incarnait le retour de la liberté. La liberté qui, aujourd’hui encore, demeure un cri, une quête, une espérance face au désespoir.