Discours du 72e anniversaire de la Libération de Villeurbanne (3 septembre 2016)


En ce matin du 24 août 1944, près de 80 combattants, hommes et femmes, du bataillon Carmagnole des FTP MOI de l’agglomération lyonnaise et de l’Union pour la jeunesse juive et l’entraide déclenchent le soulèvement de Villeurbanne après deux ans d’occupation allemande. Pourtant, vers 8h30, quand éclatent des coups de feu au Tonkin, telle n’est pas leur intention. Ce qu’ils veulent, c’est délivrer leurs compagnons enfermés dans les prisons lyonnaises. Des policiers patriotes leur ont promis des véhicules. C’est pourquoi ils sont là, rue Son-Tay, à attendre devant un garage de la préfecture.
En cette fin d’été, deux mois après le débarquement de Normandie et neuf jours après celui de Provence, les forces alliées progressent. L’armée d’occupation sent la fin de la guerre approcher. Elle est sans pitié. Partout, des résistants tombent. Dans son livre, L’insurrection de Villeurbanne a-t-elle eu lieu ?, l’historien Claude Collin décrit le climat d’extrême tension qui règne depuis le printemps 44 avec des centaines d’arrestations à tous les niveaux de responsabilité, agents de liaison ou cadres, et dans toutes les organisations. Impitoyable, Klaus Barbie, et ses hommes de la Gestapo mènent une répression féroce qui s’accentue en août.

 

 

Le 20, au fort de Cote Lorette à Saint-Genis-Laval, une centaine de personnes, dont le curé Boursier de l’église Sainte-Thérèse, ont été exécutées puis brûlées. Alors le sort des détenus des prisons lyonnaises est plus qu’incertain. C’est ainsi que naît l’idée d’évacuer les prisonniers. Mais rien ne se passe comme prévu. Il y a d’abord l’imprudence de quelques partisans trop visibles qui attirent l’attention des Allemands. S’ensuit des échanges de tir. Et soudain, l’opération prend une ampleur inattendue.
Au bruit des armes, loin de s’enfermer chez eux, les habitants descendent dans les rues. D’abord, des combattants aguerris les enjoignent de rentrer chez eux. Car la riposte allemande est vraisemblable. Mais rien n’y fait. En quelques heures, les drapeaux tricolores flottent aux fenêtres, les barricades se dressent. Ici même, aux abords de la mairie, des centaines de gens – certains témoignages disent des milliers – se pressent. Pour tous, la Libération est en marche. Dans l’après-midi, le groupe Liberté de Grenoble rejoint Carmagnole, pour former un bataillon unique, Carmagnole-Liberté, dont le double nom restera attaché à l’histoire glorieuse de Villeurbanne.
Le 25, l’enthousiasme est partout malgré quelques échauffourées. Les photos prises devant les barricades parlent de ce peuple insurgé. La joie se lit sur les visages. Mais le lendemain, le 26, les Allemands intensifient leurs frappes. Ils tirent des obus. De Sainte-Foy, de la Guillotière, de Grange-Blanche, de Bron et des Brotteaux. Aux Charpennes, une unité met feu à un magasin d’alimentation, exécutant ceux qui sortent effrayés de l’immeuble, semant ainsi la terreur dans la population. La peur s’installe tandis qu’un service de santé s’organise pour soigner les blessés et évacuer les morts. Il faut se replier.

 

 

Mais l’insurrection inscrira dans l’histoire trois jours de fierté que nous célébrons chaque année avec admiration. Le 2 septembre, les Américains entrent dans Villeurbanne. Ils sont précédés par le bataillon FTP MOI Henri-Barbusse qui a participé aux combats de Pusignan. Ce bataillon recomposé compte en réalité les survivants de Carmagnole, de Liberté et les hommes des maquis de Savoie dirigés par le commandant villeurbannais Baptiste Saroglia.
On ne se lasse pas de cette histoire.
On ne s’en lasse pas parce qu’elle fait la part belle à la jeunesse. Dans quelques instants, quand vous rejoindrez les salons de l’hôtel de ville, je vous invite à regarder la photographie du premier escalier intérieur. Observez ces femmes et ces hommes qui n’ont pas trente ans. Au centre, il y a le commandant interrégional des FTP MOI George Grünfeld, dit Filip Lefort. Il a 24 ans. Il pose ses mains sur les épaules du capitaine Henri Krischer, dit Lamiral, 24 ans lui aussi. À tous les deux qui ont dirigé les opérations, on doit une intelligence exceptionnelle, acharnés l’un et l’autre à défendre les habitants plutôt qu’à rechercher le tour de force militaire.

 

 

Sur cette photographie, il y a des femmes aussi. A gauche du commandant Lefort, c’est Mafalda Motti, dite Simone, qui, le 26 août, tient tête aux Allemands avec une mitraillette, assise à califourchon sur un rebord de fenêtre, seule pendant deux heures, rue Germain. Il faudra la précision et la force d’un canon pour la déloger. Teinturière de métier, elle est, avec ses 29 ans, l’une des plus âgés. A droite1 du capitaine Lamiral, c’est Thérèse Szynkman, dite Jacqueline. A 18 ans, cette étudiante compte déjà deux années d’expérience les armes au poing. Toutes les deux prendront une part héroïque le 31 août dans la bataille de Pusignan. En 2015, pour le 70e anniversaire de la Victoire des Alliés, Thérèse Szynkman a été nommée, par le président de la République, au grade chevalier dans la Légion d’honneur. Pour la presse nationale, elle témoignait avec ardeur de l’esprit de Carmagnole.

 

 

On ne se lasse pas de cette histoire parce qu’elle est celle d’une France qui tient tête à l’oppression et se révolte pour sauver ses valeurs. L’insurrection, c’est le retour de la République : la République, entière et indiscutable. Quand le 24 août 1944, dans le contexte de liesse que je viens de décrire, les Résistants entrent dans l’hôtel de ville, ils se dirigent vers la salle du conseil où les élus, nommés par les autorités de Vichy, sont réunis. La République reprenant ses droits et ses symboles, le capitaine Lamiral les démet de leurs fonctions, avant que le commandant Lefort transfère son quartier général en ces lieux. Aucun des deux n’est français, Lefort est né en Hongrie-Roumanie, Lamiral en Allemagne. Leurs compagnons viennent aussi de Russie, d’Europe de l’Est, d’Italie ou d’Espagne. Beaucoup sont juifs. Certains ont fait partie des Brigades internationales. La France, qui les a accueillis alors qu’ils fuyaient les pogromes et la montée du fascisme, ils l’admirent. La République, ils la chérissent. Ils ont tout donné pour la liberté. C’est à ces jeunes combattants, souvent apatrides, que la population villeurbannaise a emboîté le pas.
On ne se lasse pas de cette histoire parce qu’en ces temps troublés par les attentats terroristes, la longue crise économique et la désaffection politique, elle nous donne de l’espoir. A l’entendre, à la lire, on se dit que quelque chose « toujours » est possible ; on se dit qu’aucune situation n’est inextricable ; on se dit que ce qui fait la force d’un peuple, c’est sa cohésion ; on se dit que l’honneur d’un pays est dans ce qui rassemble ses composantes quelles qu’elles soient, d’où qu’elles viennent, quoi qu’elles pensent ; on se dit qu’il faut tout faire pour défendre la République quand elle est à terre ou menacée parce que la République est ce qui nous protège et nous élève. Ce message, qui était le celui des libérateurs de Villeurbanne, continue de vivre à travers cette cérémonie. Qu’il nous inspire aujourd’hui.