Discours du 73e anniversaire de la Libération de Villeurbanne (2 septembre 2017)


De la Libération de Villeurbanne, on a dit souvent qu’elle était née d’un étrange mélange d’insouciance et de détermination. En ce jeudi 24 août 1944, lorsque des coups de feu claquent du côté du Tonkin, les jeunes gens, à l’origine de ces incidents, sont loin d’imaginer qu’en quelques heures à peine, ils vont déclencher l’insurrection de toute la ville. Eux veulent d’abord libérer leurs camarades détenus dans les prisons lyonnaises. Car la tension est forte, les représailles nombreuses. Le 15 août, les Alliés ont débarqué en Provence. Ils remontent la vallée du Rhône où les combats font rage. L’armée d’occupation, qui sent la fin de la guerre approcher, se livre à des exactions et liquide les prisonniers. Le 20 août, à Saint-Genis-Laval, 120 d’entre eux ont été fusillés puis brûlés, dont le curé Boursier de l’église Sainte-Thérèse. Le temps presse. Il faut sauver les détenus dont la vie est menacée. C’est ce qui motive ces jeunes résistants, postés rue Son-Tay, pour attaquer un garage de la préfecture avec l’aide de policiers patriotes.
Mais quand des tirs éclatent entre les combattants des FTP-MOI et de l’UJRE d’un côté et les soldats allemands de l’autre, la population villeurbannaise ne croit pas en une action isolée et improvisée. Elle croit au contraire en une action décidée et déterminée des maquis pour libérer l’agglomération lyonnaise. Dans cette ambiance électrique, les résistants se dirigent vers les Gratte-Ciel, la population leur emboîtant le pas. Ils se rendent ensuite à la mairie où ils demandent au maire, désigné par Vichy, de se retirer. Un comité de Libération s’installe à l’hôtel de ville et organise un plan de protection des habitants. Pendant ce temps et dans les heures qui suivent, des barricades apparaissent des Charpennes à la rue Flachet, du cours Lafayette à la place Grandclément. Des arbres, des matelas, des véhicules en bloquent l’accès.

 
La volonté et l’enthousiasme sont là. Mais les armes manquent. De Sainte-Foy, de la Guillotière, de Grange-Blanche, de Bron et des Brotteaux, des obus sont tirés. La XIe Panzerdivision envoie ses chars. Des civils sont tués. Des immeubles détruits. Le commandement allemand somme les insurgés de cesser les combats, ce qui est fait le 26 août. La Résistance se replie vers l’est qui connaîtra de violents affrontements, comme à Pusignan et Pont-de-Chéruy. Vaincue de peu, de quelques heures seulement, Villeurbanne attend ses libérateurs. Le 2 septembre 1944, il y a 73 ans jour pour jour, les chars américains entrent dans la ville du côté de la route de Genas. En fin d’après-midi, avec la division Texas, la libération de Villeurbanne est effective et officielle.
La singularité de cet événement vient de sa nature, une insurrection non préparée, non organisée, jaillie de l’espoir en cette matinée de fin d’été. Elle vient aussi de ses inspirateurs, ces femmes et ces hommes, presque tous étrangers et qui s’étaient engagés dans la Résistance parce qu’ils voulaient sauver la France. Issus de l’Union des juifs pour la résistance et l’entraide (l’UJRE) et des Francs-Tireurs et Partisans Main-d’œuvre internationale (les FTP-MOI), ils viennent de Pologne, de Tchécoslovaquie, de Hongrie, d’Allemagne, d’Italie ou d’Espagne. Ils ont vu, de leurs yeux vu, la montée des fascismes en Europe. Certains ont connu la guerre. D’autres les pogroms. Ils ont souvent tout quitté pour se soustraire au danger et parfois à la mort.
Dans leur fuite pour survivre, ils ont choisi la France. La France, héritière du siècle des Lumières. La France de la Révolution de 1789. La France des droits de l’Homme. Ils connaissent Voltaire et Victor Hugo. Ils connaissent Emile Zola, qui s’est levé pour réhabiliter l’honneur du capitaine Dreyfus, frappé d’antisémitisme. Pour tout cela, ils aiment la France. Ils aiment son histoire. Ils aiment son combat séculaire pour la démocratie. Beaucoup sont apatrides. Mais ces « Français de préférence », comme certains se qualifient pour témoigner de la force de leur choix, vont rejoindre la clandestinité et se battre sans relâche contre les forces d’occupation et de la collaboration.
Les bataillons Carmagnole (de Lyon) et Liberté (de Grenoble), qui comptent des jeunes venant de toute l’Europe, se rejoindront à Villeurbanne en ces journées de la fin août 1944 pour ne former qu’une unité, une unité plus forte, à l’effectif plus important. Leurs dirigeants, qui ont un peu plus de 20 ans, s’appellent Grunberg, alias commandant Lefort ; Krishner, alias L’Amiral. Aucun n’est né ici. Mais soudain, dans la tourmente de la Grande Histoire, en ces heures qui précèdent la défaite du IIIe Reich, leur engagement va les amener ici, dans cette ville qui, à toutes époques, s’est enrichie de la diversité. Cette page d’histoire est ainsi consubstantielle de celle plus large de Villeurbanne, dont la construction, le développement, la croissance se sont largement faits avec des femmes et des hommes venus d’ailleurs, pour des raisons économiques et politiques.

 
En 1944, pendant que notre ville et une grande partie de notre territoire national sont libérées, de l’autre côté du Rhin, l’Allemagne nazie, pas encore vaincue, poursuit une politique destinée à purifier une prétendue race aryenne. Élimination des handicapés, des homosexuels, extermination des Juifs… Tous ceux qui portent atteinte à la supposée pureté biologique doivent mourir. Cette épuration, accompagnée par les expériences atroces menées par des médecins criminels, vise depuis les années 30 à établir la prééminence de la race blanche. Ces hypothèses font en réalité injure à la science. Car rien dans la biologie et l’anthropologie ne permet de justifier de telles interprétations. En cet été 2017, comment d’ailleurs ne pas établir de comparaison avec ce qui anime les extrémistes de l’alt-right — la droite radicale — à Charlottesville, aux États Unis ? Pour ces fanatiques, la diversité mettrait en danger l’Amérique. Le péril viendrait de l’immigration, des minorités, du multiculturalisme et du métissage, qui tendraient à créer les conditions d’un « holocauste blanc », abusant de la sémantique, au mépris de l’histoire européenne. Au regard de notre histoire justement, cette obsession identitaire est effrayante. Comme le sont les ambiguïtés et les contradictions du président américain qui, sans légitimer cette théorie, laisse faire et consent ainsi à sa propagation.
Mesdames et messieurs, les événements qui ont entouré la Libération de Villeurbanne sont une page illustre et éclairante de l’histoire de notre ville. Ils gardent aujourd’hui un éclat singulier dont nous pouvons être fiers et qui donne sens à notre rassemblement de ce matin.