Discours du 73e anniversaire de la reddition de l’Allemagne nazie (7 mai 2018)


Mesdames et messieurs, chers Amis,

Nous venons d’entendre le Chant des partisans, interprété par les élèves de l’école Saint-Exupéry, sous la responsabilité de leur directrice madame de Saint-Jean et de leurs enseignants. Je les remercie chaleureusement de participer et de contribuer à notre cérémonie, prêtant leur jeune voix à une œuvre qui vient d’une autre époque et qui s’élève comme un cri de résistance dans l’histoire. Les enfants s’exprimeront à nouveau à la fin des discours par la lecture du poème Liberté de Paul Eluard.

Mesdames et messieurs, le 8 mai 1945 marque le premier jour officiel de la paix pour les Alliés. C’est la veille à Reims à 2 h 41 dans un collège que la reddition des armées nazies a été signée. Ce protocole ne satisfait pourtant pas Staline qui veut que les Allemands capitulent en leur pays, c’est-à-dire à Berlin. Une deuxième signature intervient ainsi le 8 mai à 23 h 01 prenant effet le 9 mai en Union soviétique.

Mais le 8 mai, en France, la capitulation de l’Allemagne nazie est effective, même si les combats ne sont pas terminés en certaines poches de la façade atlantique et que demeurent des fronts outre-Rhin.
La France est à genoux. Des villes sont, pour ainsi dire, rayées de la carte après les bombardements. L’épuration a succédé à la collaboration, avec son lot de vengeances et de règlements de comptes. Les tribunaux jugent les collaborateurs avec déjà quelques grands procès.
Les déplacés, déportés, prisonniers ne sont pas tous rentrés. Certains camps ne sont pas libérés. Ceux qui y sont détenus devront attendre quelques jours, quelques semaines, quelques mois pour retrouver la France.

Alors, sur les scènes de joie qui marquent ce 8 mai 1945, se dessinent en filigrane d’autres états, d’autres impressions, d’autres sentiments moins heureux. Le deuil, l’attente, la ruine, la misère, la faim. Le pays est à rebâtir, physiquement, avec ses infrastructures qui ont subi tant de dommages. Il est à reconstruire moralement, après les blessures, les dénonciations, les reniements, les trahisons, les accommodements criminels avec l’ennemi. Pour autant, alors que l’État français, établi à Vichy, s’est fourvoyé avec l’occupant nazi, d’autres voix se sont fait entendre refusant de se soumettre.

Ce sont ces voix que porte le Chant des partisans, dont la musique a été composée à Londres en 1941 par Anna Marly. Son air est d’abord sifflé sur la radio anglaise BBC. Puis, en 1943, toujours en Angleterre, les paroles sont écrites par deux écrivains, deux futurs académiciens, Joseph Kessel et Maurice Druon. Le manuscrit original est ramené en France par deux grands chefs de la Résistance, Emmanuel d’Astier de la Vigerie, du mouvement Libération Sud, et Jean-Pierre Lévy, du mouvement Franc-Tireur, à bord d’un avion clandestin qui atterrit à quelques kilomètres de nous, près d’Ambérieu-en-Bugey dans l’Ain. Le titre de cette chanson, tant aimée des Français, fait clairement référence aux partisans russes qui sont les inspirateurs du texte.
Le chant, lui, est un appel au peuple de France à se révolter. Aujourd’hui encore, malgré le temps qui a passé, il nous bouleverse dans sa manière de convoquer la tragédie et l’espoir. Car s’il dénonce l’Occupation, il donne aussi la voie pour se ressaisir et se mobiliser pour la liberté. Il n’est pas le chant des grands, des grands penseurs, des grands stratèges, des grands héros. Il est le chant des petits, de ceux que d’ordinaire l’histoire retient peu. Il est le chant des ouvriers et des paysans, de ce peuple modeste, endurci par le travail des collines et de la mine, à qui il enjoint de donner sa force et son courage pour chasser l’occupant. La dimension guerrière est à la hauteur de l’enjeu, renvoyant chacun à sa conscience et à sa capacité à prendre les armes.

Dès les premières heures de l’Occupation — mai 1940 pour la zone nord et novembre 1942 pour la zone sud — des femmes et hommes se lèvent n’écoutant que leur sens du devoir. Ils ne le feront pas tous avec un grand fracas. Ils le feront comme ils peuvent, à leur mesure, avec leurs moyens. « Nous sommes allés et nous avons fait face », écrira sobrement le poète René Char, lui-même grand résistant dans les Basses-Alpes, qui attendra la fin de son combat, c’est-à-dire l’après-guerre, pour publier ses écrits, mais qui, par cette simple phrase, donne admirablement la réplique au Chant des partisans. Il n’est pas le seul, bien sûr, à l’heure où toutes les régions voient se tisser des réseaux de petits groupes qui, armes en main, par des opérations ciblées, fragiliseront l’armée allemande. Mais lui est poète et il l’écrira.

A Roanne, au printemps 1942, l’écrivain Francis Ponge est journaliste au Progrès. Il publie des billets réguliers sur la vie de tous les jours et sur la population qui manque de tout. À première vue, ces courts papiers ont l’air insignifiant. Mais le chroniqueur a l’art du double sens. Et voilà de petits appels à la rébellion qui s’invitent entre les lignes. « C’est en bricolant avec ingéniosité (…) qu’on attend, sans désespérance, la fin du grand cauchemar », conclut-il un article en apparence inoffensif sur la navigation fluviale. Petits bricolages. Qu’il faudrait vraisemblablement lire en petits sabotages.

Le Progrès se sabordera le 12 novembre 1942 avec l’arrivée, la veille, des Allemands à Lyon. Ce jour-là, le journal refuse de publier un communiqué du ministère de l’Information. Il sort son édition du 12 novembre sans cette communication officielle pour manifester son esprit d’indépendance. Son acte accompli, il ferme pour échapper à la censure. Mais ses dirigeants, ses journalistes et ses personnels continueront le combat dans la clandestinité. Le journal, qui payera un lourd tribut entre arrestations, déportations, exécutions des siens, rouvrira à la Libération, le 8 septembre 1944. Son engagement résistant lui vaudra de garder son nom, contrairement à la plupart des titres régionaux et nationaux.

Longtemps après la guerre, la femme de lettres Elsa Triolet résumera bien ce qu’ont été ces actes isolés, de faible ampleur dans l’instant, mais qui mis bout à bout ont créé tout doucement un climat propice à la libération de la France. De la littérature de la Résistance, elle dira avec justesse : qu’elle aura été « guidée par l’obsession et non pas par une décision froide. Elle était le contraire de ce qu’on décrit d’habitude par le terme d’engagement. Elle était la libre et difficile expression d’un seul et unique souci : se libérer d’un intolérable état des choses ». Injustement traitée par l’histoire, Elsa Triolet aura été une grande résistante, agissant dans le sud de la France et dans notre région. Elle a été la première femme à recevoir le prix Goncourt en 1945, au regard de ses nouvelles sur la guerre et sur la Résistance, publiées clandestinement par les éditions de Minuit.

Ce souffle de la liberté, dont je viens de donner quelques exemples, est au centre du poème d’Eluard que les écoliers de Saint-Exupéry nous liront dans quelques instants. Écrit en 21 strophes courtes, il était à l’origine dédié à une femme. Mais, tout en écrivant, le seul mot qui venait au poète n’était, non pas le nom de la femme qu’il aimait, mais le nom de ce qui manquait le plus à la France : la liberté. La force du message est inversement proportionnelle à la simplicité du texte. En 1942, le poème est parachuté à des milliers d’exemplaires, dans le ciel de la France occupée, par des avions britanniques de la Royal Air Force. En 1943, il sera mis en musique par le compositeur Francis Poulenc. Il inspirera des tapisseries de Jean Lurçat. Après guerre, il sera illustré par le peintre Fernand Léger. Dans les décennies suivantes, il sera appris et récité par des millions d’écoliers, ce qui en fait l’une des poésies parmi les plus connues dans notre pays, fil d’Ariane entre les générations. Dans nos mémoires individuelles, cette poésie d’Eluard unit en une même sensation la référence à la Résistance, avec un grand R, et nos souvenirs plus modestes d’enfants.

C’est cela l’œuvre de mémoire, la capacité à garder en soi ce qui ne nous appartient pas directement mais qui vient subrepticement faire écho à d’autres sentiments, d’autres valeurs, d’autres principes plus personnels. Ainsi, ce qui s’est produit hier, l’immensité de la tragédie que le temps ne manque pas de recouvrir au risque de l’effacer, trouve une suite dans le présent. C’est cette suite sensible que nous offrent les élèves de l’école Saint-Exupéry et auxquels, en votre nom à toutes et tous, je renouvelle nos remerciements.