Discours du 74ème anniversaire de la Libération de Villeurbanne (3 septembre 2018)


Il faut lutter contre l’oubli. C’est ce que disait Ervin Bodnar, ancien libérateur de Villeurbanne, qui nous a quittés il y a quelques mois. Lutter contre l’oubli, c’est d’abord rappeler les faits qui se sont produits ici il y a 74 ans.

Le jeudi 24 août 1944 vers 8 heures du matin, un groupe de résistants décide de libérer ses camarades détenus dans les prisons lyonnaises. Ces femmes et ces hommes sont issus du bataillon Carmagnole des FTP-MOI (Francs-tireurs et partisans de la Main-d’œuvre immigrée) et de l’Union juive pour la Résistance et l’Entraide. Ils se sont donné rendez-vous rue Son-Tay au Tonkin, à proximité d’un garage de la préfecture, dont ils veulent saisir les véhicules. Des policiers patriotes doivent d’ailleurs les aider. À peine sont-ils arrivés que des tirs éclatent. Ils sont contraints de se replier vers le centre de Villeurbanne. Considérant que la libération de Villeurbanne est à l’œuvre, la population descend dans la rue et dresse des barricades. Portés par la liesse populaire, les résistants, qui sont rejoints par le bataillon Liberté de Grenoble, se rendent à la mairie. Ils exigent du maire, désigné par Vichy, qu’il abandonne ses fonctions. Le conseil municipal est dissous. Dans la soirée, le Comité de libération, qui s’attend à de sérieuses représailles et craint pour les civils, définit un plan de protection de la population. Le lendemain 25 août, alors que Paris est officiellement libérée, des barricades jaillissent partout à Villeurbanne, des Charpennes à la rue Flachet, du cours Lafayette à la place Grandclément. L’envie d’en découdre est bien présente. Mais les combattants manquent d’armes.

Le 26 août, les combats sont violents, la XIe panzer division allemande riposte au canon. Quant aux Alliés, même s’ils se rapprochent, ils sont trop loin encore pour pouvoir prêter main forte. L’armée d’occupation a raison de l’insurrection villeurbannaise. La population doit rentrer chez elle. Les résistants, dont beaucoup périront dans les affrontements des jours suivants, partent de Pont-de-Chéruy. Le 2 septembre en fin d’après-midi, les Américains de la Texas Division entrent dans Villeurbanne par la route de Genas. La ville est enfin libérée.

Il a fallu du temps pour que cette insurrection, née dans l’audace, réprimée dans le sang, soit reconnue à sa juste valeur. Elle l’est aujourd’hui, grâce aux témoignages des libérateurs et à ceux des Villeurbannais qui ont pris part à ces journées insurrectionnelles. L’historien Claude Collin a su reconstituer ces événements, heure par heure, en recoupant les expressions, en les assemblant dans une suite historique tout en les situant dans le cadre plus large de la Résistance dans la région et en France. Il faut lutter contre l’oubli, parce que l’histoire vit de cycles et que les périls ne sont jamais tout à fait écartés.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans un grand élan pour la reconstruction, alors que l’idée européenne s’installe progressivement, avec les Trente glorieuses qui apportent un nouveau modèle de vie en société et la prospérité économique, on a pu croire que les crises ayant conduit à la guerre étaient derrière nous. C’était sans appréhender d’autres bouleversements comme la fin de la guerre froide et la résurgence des nationalismes sur le continent européen. Ils sont mère aujourd’hui de nouveaux dangers qui prennent la figure de l’intolérance, du refus de l’autre quand il est différent, du repli sur une identité.

Quand, cet été, un pays comme l’Italie, qui nous est si proche, interdit par la voix de son ministre de l’Intérieur l’accostage dans ses ports de bateaux ayant sauvé des réfugiés en mer, où en sommes-nous ? Quand, depuis quelques jours, l’Allemagne voit des groupuscules d’extrême droite engager dans la rue des chasses à l’homme au motif qu’ils sont étrangers, où allons-nous ? Quand la Pologne et la Hongrie sombrent dans la surenchère xénophobe, de quelle amnésie sont-elles frappées ? Et quand, en France, des responsables politiques, au mépris de toute objectivité donnée par les chiffres sur l’immigration, vont de mensonges en spéculations, arguant de la « submersion migratoire » ou de « la menace culturelle pour notre civilisation européenne », de quelle autre maladie de la mémoire, de quelle étrange maladie de la sincérité sont-ils victimes ?

Car il est fort probable que, dans une prochaine cérémonie du souvenir, les mêmes qui diffusent leur poison sur les supposés dangers des migrations d’aujourd’hui, s’indigneront des discours antisémites et racistes des années trente et quarante en Europe. Cette inconséquence de la parole politique, qui se promène d’un contraire à l’autre, laisse ainsi entendre qu’on peut être humaniste quand il est question d’histoire et velléitaire — entre xénophobie et racisme — quand il est question du présent. Il faut lutter contre l’oubli au regard même des faits qui nous réunissent ce matin.

D’où viennent-ils ces femmes et ces hommes qui ont nourri les rangs des bataillons Carmagnole et Liberté et de l’Union juive pour la Résistance et l’Entraide ? Arrivés en France dans les années trente, ils viennent de toute l’Europe. Certains ont connu les pogromes, la prison, les camps. Leur crime est d’être né juif ou d’avoir soutenu des idées contraires aux pouvoirs en place. Les Allemands ont fui Hitler. Les ressortissants des pays de l’Europe de l’Est ont voulu échapper à l’antisémitisme. Les Espagnols ont traversé les Pyrénées pour fuir les phalangistes de Franco. Quand on les interroge, beaucoup disent avoir choisi la France, parce qu’elle est le pays des droits de l’Homme, la patrie de la liberté, de l’égalité, de la fraternité.

Ce sont ces valeurs que de jeunes hommes et de jeunes femmes comme Georges Philip, Henri Krischer, Ervin Bodnar, Simone Motti et d’autres encore, ce sont ces valeurs qu’ils entendent défendre lorsqu’ils s’engagent dans la Résistance. Ils le font alors qu’ils n’ont bien souvent pour tout papier qu’un passeport Nansen, le passeport des apatrides et que, pour beaucoup d’entre eux, il faudra attendre encore une ou deux décennies pour obtenir la nationalité française. Il faut lutter contre l’oubli parce que les crises économiques qui touchent aujourd’hui le continent européen et notre pays sont le terreau d’un discours sournois qui tend à faire croire que pour être aimé du peuple il faudrait lui servir des idées rances.

La question sera au cœur du débat des prochaines élections européennes. Voudrons-nous d’une Europe refermée sur elle-même, protégée par des murailles, aux garde-frontières portés par des courants de pensée identitaire ? Ou voudrons-nous d’une Europe ouverte et responsable pour affronter les grands dérèglements du monde ?

Il faut lutter contre l’oubli parce que le passé et le présent sont liés par le fil de nos consciences et que cet état de conscience peut justement nous protéger des recommencements.