Discours du 75e anniversaire de la rafle du 1er mars 1943 (4 mars 2018)


Nous sommes réunis, ce matin, pour nous souvenir de la rafle du 1er mars 1943. Il y a peu de temps encore, les rescapés de cette tragédie participaient à ce moment de recueillement. Pour eux, il s’agissait d’un devoir, un devoir de mémoire à l’égard de leurs compagnons qui avaient péri en déportation. Louis Croppi, Roger Cappezzone, Esteban Vargas, Roger Ripoll, Camille Sanchez ont raconté inlassablement ce qu’ils ont vécu et ce qu’ils ont vu. Des témoignages d’autant plus précieux que les archives sont maigres et que leur parole a permis de reconstituer le récit de cet événement.

Février 1943. L’Allemagne vient de subir une lourde défaite à Stalingrad. Elle a besoin de main-d’œuvre pour ses usines d’armement. Pierre Laval, le chef du gouvernement français crée le Service du Travail Obligatoire. La plupart des hommes s’y soumettent, de gré ou de force. Les plus réfractaires rejoignent la Résistance. A Lyon, au Palais d’Hiver, la milice française est constituée, deux jours avant la rafle de Villeurbanne.
Ce 1er mars 1943, la place Grandclément s’éveille au bruit des premiers tramways. La délégation spéciale, nommée par Vichy, a d’ailleurs débaptisé cet espace très fréquenté et l’a renommé de façon plus neutre en place de l’Hôtel-des-Postes. Car, dans la France occupée, Jules Grandclément, ancien maire et compagnon de route de Jean Jaurès, est mis au ban de la mémoire collective. Une délibération municipale pointe ainsi ceux qui, « par leurs erreurs ou leurs fautes, ont contribué aux malheurs de notre Patrie ». Jules Grandclément en fait partie. C’est aussi le cas de l’écrivain pacifiste Henri Barbusse qui disparaît des Gratte-Ciel et dont l’avenue qui lui est consacrée devient l’avenue de l’Hôtel-de-Ville.

Ainsi, sur cette place, comme à l’accoutumée, des dizaines d’ouvriers se pressent vers les transports en commun pour rejoindre leur travail. D’autres se rendent à pied dans les usines alentours. Des passants se dirigent vers la gare toute proche. De là, ils prendront un train à destination de villages de campagne où l’on se ravitaille. Débute ainsi une journée de guerre, tristement semblable à la précédente.
Vers six heures du matin, l’occupant allemand tend une large nasse entre le cours Emile-Zola et la place. Louis Croppi, apprenti plombier attend son tramway lorsque surgit un camion de la Wehrmacht. Il voit des soldats allemands boucler les rues et interrompre la circulation. Il est interpellé sans ménagement. Agé de de 15 ans, Pierre Casas est témoin d’une arrestation dans son usine de pelleterie. Lui-même parvient à se cacher dans une cave dont la lucarne lui permet d’observer l’extérieur. Camille Sanchez, un ouvrier lithographe de l’imprimerie Arnaud se réfugie chez le concierge de la tannerie de la rue Flachet. Jacques Widmer est arrêté sur son palier où des mitraillettes le mettent en joue. Ces scènes de violence se reproduisent des centaines de fois. La rafle vient de commencer.

A l’angle du boulevard Eugène-Réguillon, le café Jacob est improvisé en centre de sélection. Esteban Vargas se souvient qu’après la vérification des papiers, il a rejoint la file de gauche, celle des hommes a priori bons pour le STO. C’est ce qu’il se dit alors. La file de droite est relâchée. A midi, les captifs sont parqués dans la cour de l’école de l’Immaculée Conception. Certains parviennent à s’échapper avec l’aide des religieuses. Dans l’après-midi, ce sont près de 150 hommes qui sont emmenés à la gare de Villeurbanne. Enfermés dans un wagon, ils attendent. A minuit, le train démarre pour une destination inconnue.
Le lendemain, leur train entre en gare de Compiègne, au nord de Paris. Une escorte allemande les conduit dans une ancienne caserne de l’armée française. Derrière ces murs, ils ont encore le droit d’écrire à leurs familles pour les rassurer, et leur réclamer des colis de nourriture et de vêtements chauds. Un mois et demi plus tard, ils sont déportés outre-Rhin. Vers Dora. Vers Gusen. Et, pour la plupart d’entre eux, vers Mauthausen. Là, ils découvrent un univers inconcevable. Louis Croppi a souvent raconté « le terrible spectacle des détenus en costume rayé de bagnards, si maigres, la tête tondue, le visage sinistre, frappés par d’autres prisonniers qui semblaient cruels ». Camille Sanchez a gardé le souvenir de ces soldats SS qui, en s’amusant, leur promettaient une libération prochaine le doigt pointé sur la cheminée du camp. Il y avait aussi ces pendaisons publiques qui terrorisaient Roger Cappezzone. Et les corps des suicidés que Roger Ripoll et ses camarades devaient ramasser.
A la Libération, sur les 140 déportés de Villeurbanne, seuls 73 reviennent. 15 mourront d’épuisement peu de temps après leur retour.

Nous pourrions commémorer cet événement comme un fait passé, une histoire tragique, déjà loin des réalités d’aujourd’hui, quelque chose de définitivement achevé. Mais avec la résurgence des nationalismes les moins éclairés partout en Europe, neuf mois après l’élection présidentielle française qui a enregistré la montée des idées d’extrême droite et qui a vu la candidate du Front national portée au deuxième tour du scrutin, l’actualité de cette année 2018 nous montre que cette histoire — plus particulièrement son mécanisme — n’est pas si éloignée de nos préoccupations. Car la rafle du 1er mars 1943 n’est pas un événement qui se serait produit ici par hasard. Il est, au contraire, à replacer dans la perspective historique de l’époque.
1933 – 1943, voilà dix ans au cours desquels sont semés les germes de cette rafle, de toutes les autres et de tant d’actes odieux. Les composants sont bien connus. D’un bout à l’autre du continent européen, la misère économique. Des gouvernements discrédités. L’exacerbation des suspicions et des haines. Le flot de réfugiés qui s’invitent là où la paix se maintient mieux. Ils sont nombreux ceux qui se réfugient en France parce qu’elle est le pays des Droits de l’Homme. C’est pour cela d’ailleurs que les raflés du 1er mars sont certes majoritairement français mais qu’ils comptent aussi des étrangers et des citoyens récemment naturalisés. Ce que nous décrit l’histoire des années trente porte quelques traits de ressemblance avec ce que nous vivons aujourd’hui même.
Alors quand, dans la liste officielle des commémorations nationales de l’année 2018, s’affichent deux noms — Charles Maurras, créateur de l’Action française, parce que c’est le centenaire de sa naissance ; et Jacques Chardonne, écrivain d’extrême droite, parce que c’est le cinquantième anniversaire de sa mort —, il me semble que notre pays a perdu sa mémoire. Car l’histoire de ces deux personnalités n’a rien d’exemplaire. Tous deux sont des collaborationnistes affirmés et des antisémites notoires. Ils portent une part de responsabilité dans ce que notre pays, sous l’Occupation, a accompli de plus cruel et de plus inhumain. Ils ont du sang sur la conscience.
Face à ceux qui s’indignent, j’en entends d’autres qui, dans la presse, au nom de la liberté de pensée et d’expression, crient à la censure. Bien sûr, tout un chacun, dans le cadre de ses lectures ou de ses études, doit pouvoir lire les écrits de la collaboration ne serait-ce que pour mieux les connaître et, par conséquent, mieux les combattre. Mais de là à inscrire cet accès légitime à la connaissance dans le registre des commémorations nationales, il y a un pas somme toute difficile à franchir. Si « commémorer » n’est pas « célébrer », comme l’on écrit quelques-uns, ce jeu sur les mots en dit long sur la tentation de l’affadissement et de l’oubli. Dans ce contexte, notre cérémonie en mémoire à la rafle du 1er mars 1943 et en hommage à ses victimes survient comme un rempart à l’amnésie.