Discours du 76e anniversaire de la rafle du 1er mars 1943 (3 mars 2019)


Mesdames, messieurs,

L’événement qui nous réunit ce matin a eu lieu il y a 76 ans, le 1er mars 1943. L’armée allemande vient de subir une lourde défaite à Stalingrad. En France, les hommes sont appelés au Service du Travail Obligatoire, le STO, pour soutenir l’industrie de guerre allemande. Beaucoup préfèrent rejoindre le maquis plutôt que de partir. La Résistance, qui se structure au nord et au sud, organise des opérations contre l’ennemi. Villeurbanne est le théâtre d’actions de sabotage et de représailles.

C’est dans ce contexte qu’au petit matin du lundi 1er mars 1943, la Gestapo  bloque le quartier compris entre le cours Emile-Zola et la place Grandclément. Dans les immeubles, dans la rue, ils réquisitionnent les hommes en âge de travailler. Trois cents sont conduits au café Jacob pour vérifier de leur identité. Ils sont ensuite parqués dans la cour de l’école de l’Immaculée Conception. En fin de journée, près de 140 otages sont dirigés vers la gare de Villeurbanne, pour être emmenés vers une destination inconnue.

Plus tard dans la soirée, ils sont transférés au camp d’internement de Compiègne. C’est là que Marius Fombonne, raflé le ‪1er mars,  retrouve son frère Joseph. Joseph, boucher de son état,  a lui aussi été arrêté à Villeurbanne, mais deux jours plus tôt, le 27 février‪. Ce jour-là, une bombe a explosé en face de sa boutique, à l’angle de la Grande rue des Charpennes et de la rue des Charmettes. Elle n’a pas fait de victimes. Seulement des dégâts matériels. Mais la Gestapo a répondu à ce qu’elle semble considérer comme un attentat en arrêtant une trentaine de personnes. Parmi elles, figurent Joseph Fombonne et trois autres Villeurbannais : Antoine  Bartolomucci, sculpteur sur bois,  Georges Sauvan, coiffeur  et Charles Serrand, typographe.

Sur ces quatre hommes arrêtés le 27 février 1943 aux Charpennes, incarcérés à la prison Montluc avant d’être envoyés à Compiègne où ils retrouveront les raflés du 1er mars, seul le typographe Charles Serrand a survécu à la déportation. Le 6 mai 1945, lorsque les Américains libèrent son camp, à Ebensee, en Autriche, le jeune résistant est très affaibli. Le sculpteur sur bois Antoine Bartolomucci  est mort, un mois plus tôt, à Gusen, qui dépend du camp autrichien de Mauthausen.  Ses camarades rescapés ont témoigné de son engagement, en déportation, pour la Résistance. Le coiffeur Georges Sauvan est mort à Buchenwald en Allemagne, des suites d’une pneumonie, un an après son arrestation. Quant au boucher Joseph Fombonne, il a vraisemblablement disparu au camp de Maïdanek, en Pologne, en février 1944. Son corps n’a jamais été retrouvé. Son frère Marius a été libéré de Mauthausen, trois mois après sa déportation.

Ces informations nouvelles, qui témoignent d’autres destins brisés dans la proximité de la rafle du 1er mars 1943, nous les devons à Hubert Jannon, passionné d’histoire locale, qui est avec nous, ce matin. Je le remercie de sa présence et de son travail. Je salue aussi Bruno Permezel, le président de l’association des Rescapés de Montluc, qui vient de publier un livre où des femmes et des hommes, faits prisonniers par la Gestapo, à Villeurbanne, entre 1943 et 1944, ont raconté les conditions de vie inhumaines à la prison Montluc.

Après leur arrestation à Villeurbanne, puis leur détention durant quelques semaines à Compiègne, c’est au camp de Mauthausen en Autriche que la plupart des raflés du 1er mars sont déportés. Ils y parviennent vers la fin avril. La grande forteresse érigée à l’endroit des carrières de granite fonctionne depuis 1938. Elle a d’abord accueilli des prisonniers de droit commun transférés de Dachau pour construire le camp, puis des détenus politiques, enfin des déportés venus de toute l’Europe. Le travail, qui consiste à extraire le granite pour reconstruire les villes allemandes, y est harassant. Les uns creusent la roche, les autres transportent les pierres, beaucoup succombent à ces tâches de forçat qui, en plus de la malnutrition et de la promiscuité, ne laissent guère de chance de survie.

Que reste-t-il de cette histoire terrible ? 76 ans après la rafle du 1er mars 1943 comment réagir quand les croix gammées resurgissent sur les murs de France et d’Europe ? La guerre est loin. Les souvenirs s’effacent. Les remparts s’effritent. En 2019, voilà le continent européen confronté à la montée de violences, stimulée par les crises sociales et par les peurs, entretenue autant par l’anonymat et la surenchère qui règnent sur les réseaux sociaux que par l’oubli de ce qui s’est passé hier.

Devons-nous y voir une résurgence comme un certain recommencement ? La violence n’est pas la même qu’en 1943. Mais les formes qu’elle emprunte aujourd’hui n’en demeurent pas moins surprenantes de ressemblance. La liste est longue de faits préoccupants auxquels s’ajoute l’augmentation de l’antisémitisme en France avec une hausse de 74 % des actes en un an. Les chiffres traduisent cette bouffée de haine toute spécifique à notre époque. Et si notre commune n’est pas plus touchée qu’une autre, elle ne l’est pas moins, ce qui appelle forcément notre vigilance.

Alors que faire ? Comment agir ? Voter d’abord ! À chaque élection, sans se lasser, en conservant un regard exigeant sur les élus et leurs projets. Parler ensuite, avec nos proches, les plus jeunes et les plus âgés, expliquer toujours ce que sont les valeurs de notre pays et de la démocratie. Opposer systématiquement le vrai au faux, la connaissance à l’ignorance, l’exactitude des faits à la rumeur. Montrer inlassablement que la haine de l’autre, prêchée par des factions d’extrême droite, n’est pas seulement une opinion. Elle vient nourrir un processus dont nous connaissons l’aboutissement car nous l’avons vécu hier, ici, dans ces rues toutes proches de nous.

En rentrant de déportation, le résistant Robert Antelme, dont l’histoire a été racontée par Marguerite Duras et qui vient de faire l’objet d’un film, a écrit un ouvrage qu’il a intitulé L’espèce humaine. Robert Antelme avait alors pour projet, d’une part de témoigner de son expérience concentrationnaire, d’autre part et justement à la lumière de cette expérience, d’expliquer ce dont l’être humain pouvait se rendre capable. C’est ainsi qu’il a décrit l’infinie solidarité entre les détenus, ses camarades au camp, et l’infinie barbarie, conséquence d’une haine diffuse érigée en système. Ainsi, nous dit-il grâce à son livre et par delà les époques, l’homme peut tout, le meilleur et le pire. Que cette cérémonie, qui nous emmène dans une autre époque, nous aide aujourd’hui à trouver le meilleur et à combattre le pire qui frémit malheureusement de nos jours.