Discours du 97e anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918


A l’occasion de la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918, nous poursuivons nos cérémonies du centenaire de la Première Guerre mondiale. 1915 est une année terrible qui impose une nouvelle forme de guerre. L’heure n’est plus aux mouvements de troupes, mais au maintien des positions. C’en est fini des champs de bataille. C’est le temps des tranchées, le temps de l’enlisement, le temps où les idéaux s’effondrent et où chacun finit par comprendre que la guerre ne sera pas celle que l’on croyait, courte et victorieuse. C’est le temps aussi d’une guerre dite moderne qui s’appuie sur les succès de l’industrie et de la chimie. L’aviation, qu’on utilise en 1914 pour la reconnaissance, s’arme très vite pour détruire du ciel les positions ennemies. En 1915, les gaz asphyxiants sont utilisés pour la première fois contre les soldats.
Le monde a changé. Et la guerre avec lui. Pendant que les hommes tentent de s’adapter à leurs affreuses conditions de vie, les femmes, à l’arrière, essaient de subvenir aux besoins des familles. Avec la patrie en péril, c’en est fini aussi du «suffragisme » qui a accompagné l’histoire de la IIIe République et qui a été l’emblème de la revendication féministe. L’union sacrée pour la défense du pays tire un trait cruel sur quarante ans de combat pour la cause des femmes et pour leur représentation dans la vie nationale. Cette absence de citoyenneté, qu’elles ont été de plus en plus nombreuses à dénoncer depuis la naissance du XXe siècle, n’empêche pas le gouvernement de la France de les mettre à contribution pour faire tourner l’économie. Car ces exclues des assemblées politiques représentent une main-d’oeuvre facile, peu coûteuse, qui plus est volontaire et patriote.

Début août 1914, dans les jours qui suivent l’engagement dans la guerre, le président du Conseil René Viviani leur lance un appel. « Debout, femmes françaises », les enjoint-il, leur demandant de remplacer, sur le champ du travail, ceux qui sont sur les champs de bataille. Le Conseil national des femmes, association créée dans le sillage de la loi de 1901, considère qu’il faut aller au travail quand on ne peut pas aller au feu. Nous sommes en été. Près de 4 millions d’hommes sont partis pour le front. Parmi eux, 1 500 000 paysans. Les moissons ne sont pas terminées. Les vendanges s’annoncent. Il en va de la subsistance de la France. Dans les campagnes, les femmes répondent à l’injonction du gouvernement et se substituentaux hommes absents.
En réalité, avant-guerre, dans les milieux populaires, les femmes travaillent déjà. Elles représentent un tiers de la population active, donnant à la France le palmarès du travail des femmes en Europe. Avec la guerre, elles vont être plus nombreuses encore à occuper un emploi. Mais le changement viendra, moins du nombre de femmes au travail, que de la typologie des emplois occupés. Elles sont sollicitées sur des métiers jusque-là occupés par les hommes. Les chemins de fer les recrutent. Elles deviennent conductrices de bus ou de tramway. Elles sont forgeronnes ou postières. Les usines d’armement leur ouvrent grand leurs portes. Les midinettes deviennent des « munitionnettes » qui fabriquent 300 millions d’obus sur toute la durée de la guerre.

Tout en prenant leur place dans les entreprises, elles remplacent aussi les hommes dans les familles. En juin 1915, l’État attribue aux femmes seules, le rôle de chef de famille, cela pour la durée de la guerre, c’est-à-dire jusqu’à ce que les hommes rentrent du front. Depuis la mobilisation, ce sont elles qui commandent et décident de l’avenir familial, que le mari soit vivant ou mort. Travailler n’est pas seulement un devoir. C’est une obligation pour nourrir les enfants. Beaucoup sont en grande difficulté. Dans son livre, Usines, Philippe Videlier cite les nombreux courriers qui arrivent à la mairie de Villeurbanne et qui décrivent des situations de vie intenables en particulier pour les veuves et leurs orphelins.
C’est pour lutter contre la pauvreté des familles que les villes créent des ouvroirs municipaux. Ces petites fabriques produisent des objets de première nécessité pour les soldats, en particulier du linge et des vêtements. L’ouvroir municipal de Villeurbanne est créé en 1915. Les femmes qui possèdent une machine à coudre viennent avec. Les autres reprisent ou assemblent à la main. Elles sont plus de 300 ainsi employées. Si la création de cet ouvroir, en collaboration avec l’armée, s’accompagne d’une fermeture des soupes populaires municipales mises en place avec la guerre, la mairie de Villeurbanne décide toutefois de prendre à sa charge des aides exceptionnelles permettant aux familles dans le besoin de se fournir en pain, en charbon, en pomme de terre, en lait et même en galoches.
En 1917, un peu partout en France, les femmes se rebellent. Elles ne veulent pas, comme elles le disent elles-mêmes, « être les dindons de la farce » dans une France qui, profitant de la situation, les paient très peu. À travail égal, elles perçoivent la moitié du revenu d’un homme. Les jeunes filles de 14 ans se contentent du quart. Des grèves éclatent. Villeurbanne et l’agglomération lyonnaise n’échappent pas à cette poussée de fièvre sociale. Les débrayages ont lieu dans les usines textiles mais aussi dans les transports en commun. Mais que les femmes se révoltent pour leur salaire alors que les hommes meurent dans les tranchées va jeter un discrédit durable sur leur combat pour l’égalité.

Après l’armistice, les hommes rentrent progressivement à la maison. Les 600 000 veuves affichent leur silhouette sombre sur les photographies et les films d’époque. La France au coeur brisé engage la plus grande commande statuaire publique. Les monuments aux morts jaillissent partout dans les villes et les campagnes. Chaque commune veut le sien, qui s’affichera par-delà les temps comme la trace du sacrifice dans le paysage. L’engagement des femmes, considéré comme moindre et légitime, ne fera l’objet d’aucune action de reconnaissance. Les hommes vivants reprendront leurs fonctions. Aux femmes, on demandera de participer activement au repeuplement de la France. En 1920, le Conseil supérieur de la natalité contribue à faire de la maternité un devoir civique et social.
Du droit de vote, il ne sera pas question. Des changements pourtant, entérinant leur émancipation, feront date. Deux images en témoignent. Les « bataillons » d’infirmières, tirées à quatre épingles, soignant et soulageant des hommes qui vivent le martyre, vont démocratiser l’emploi des femmes. Car ces infirmières sont souvent issues de la bourgeoisie qui jusque-là s’était montrée opposée au travail féminin. L’autre image est celle des marraines de guerre, institution de charité patriotique créée en 1915 pour réconforter les soldats sans famille. Avec leurs lettres, à l’audace pourtant mesurée, mais que la morale condamne, elles font souffler un petit vent de liberté sur les mentalités. Après guerre, les femmes s’enhardissent. Elles coupent leurs cheveux. Elles remontent leurs robes, portent des pantalons, détruisent leurs corsets. Toute information sur la contraception leur est interdite. Mais elles obtiennent le droit de se présenter au baccalauréat. Ainsi rien ne sera plus jamais comme avant.

Voilà ce qui se joue aussi en cet armistice de 1918 quand, à la 11e heure le 11e jour du 11e mois de l’année 1918, les clairons sonnent la fin de la guerre. La fin de cette Grande Guerre, comme ses anciens combattants l’avaient surnommée pour en décrire l’atrocité, c’est aussi la fin d’une époque figée et immobile, c’est l’ouverture d’un combat pour l’égalité qui reste d’actualité.