Discours du 98e anniversaire de l’armistice du 11 Novembre 1918


Mesdames et messieurs,
En cette veille de 11 Novembre, nous célébrons le 98e anniversaire de l’armistice de 1918 qui met fin à quatre années et trois mois d’une guerre inédite. Avec 10 millions de tués et 20 millions de blessés, le bilan en chiffres témoigne du désastre. A la 11e heure, du 11e jour, du 11e mois de l’année 1918 finissante, les armes se taisent, laissant des territoires ravagés, des hommes en souffrance, des familles brisées.  Les empires d’avant-guerre n’existent plus. Les frontières sont bouleversées, imposant bientôt aux populations de nouvelles lignes de partage territorial. Déjà une autre société s’invente avec de nouvelles aspirations, de nouveaux codes, d’autres manières de vivre. Mais, dans ce monde en renaissance qui annonce les années folles, la parenthèse est difficile à refermer.  On cherche à ne pas oublier la guerre, à en garder le souvenir longtemps, à faire œuvre de mémoire pour empêcher tout recommencement. 38 000 monuments aux morts sont érigés. Des associations sont créées pour secourir les démunis.

C’est en 1916, il y a cent ans, que l’Union des mutilés et des anciens combattants, l’UMAC, voit le jour avec des initiatives partout en France. La guerre mécanique et son flot d’obus ne « cabossent » pas seulement la terre de l’Est et du Nord.  Ils meurtrissent les soldats dans leur chair. Des photographies montrent des hommes en costume coupé au niveau des membres dont le sourire demeure un pâle artifice à côté de leurs mutilations.  Les uns ont perdu un bras, d’autres les deux jambes. Quelques-uns, au visage singulièrement fixe, dissimulent sous un masque de terribles blessures de la face.  J’appartiens à une génération qui, de ses yeux, a vu ceux que l’on appelait les « gueules cassées » et dont le visage effrayant amenait souvent à détourner le regard.  La guerre continuait à s’afficher sur leur tête. Nous en avions peur autant que nous avions honte de la peur qu’ils suscitaient en nous.  Mais les valeurs qui nous animaient, comme la morale que nous avions apprise à l’école, ne parvenaient pas à nous faire dépasser ce sentiment d’effroi qui, en définitive, triomphait de nous.  Ceux-là n’étaient jamais tout à fait revenus du front.

A la douleur d’avoir perdu leur intégrité physique, s’était ajoutée l’exclusion, quelquefois familiale, presque toujours sociale. Beaucoup n’avaient pas pu retrouver leur travail.  C’est pourquoi le manifeste des anciens combattants et mutilés de guerre affirme, non seulement le droit à la réparation « des dommages corporels », mais aussi le retour au « travail productif » avec des emplois réservés pour ceux dont personne ne veut.  La section de Villeurbanne de l’UMAC défendra ses affiliés sans relâche, interpellant les maires successifs, organisant des galas de charité pour réunir les fonds nécessaires à ses œuvres.

A Villeurbanne, depuis le début de la guerre, les soldats atteints de pathologies infectieuses sont soignés à l’hôpital municipal, l’actuel lycée Frédéric Faÿs. Le nombre de lits étant insuffisant pour faire face à l’arrivée massive de malades, l’Etat s’appuie sur les couvents, comme celui de l’Immaculée Conception, sur les usines et sur les bienfaiteurs qui ouvrent leur maison. Il a aussi réquisitionné les salles municipales, comptant ainsi jusqu’à 2 000 lits, recevant des dizaines de milliers de blessés au total. Villeurbanne a aussi la spécialité de prendre en charge les soldats rendus sourds et aveugles par les bombardements.  Entre la place Grandclément et les Maisons-Neuves, une institution, aujourd’hui école Gallieni, créée par le Suisse Jacob Hugentobler a été transformée en hôpital auxiliaire. Les équipes s’efforcent d’apporter du réconfort moral à ces hommes diminués qui réapprennent à vivre. Ici, loin de la guerre, ils s’habituent à leur handicap et trouvent une utilité dans la confection de brosses et de balais.

1916, il y a cent ans, c’est aussi l’année où l’écrivain Henri Barbusse reçoit le prix Goncourt pour son roman Le Feu qui se fonde sur sa propre expérience de la guerre. L’avenue, qui s’accroche à l’hôtel de ville, a été baptisée de son nom en 1935 quelques jours après sa mort.  Ce qui frappe aujourd’hui encore dans ce livre qui nous parvient par-delà le temps et les générations, c’est, non pas le témoignage sur la guerre au sens militaire du terme, mais la narration qu’il fait de la vie des hommes au front.  Car, dans ce texte puissant, les hommes ne sont pas seulement des soldats. Ils sont des hommes : jeunes et vieux, de la campagne ou de la ville, réservés ou forts en gueule, s’interpellant dans un langage fleuri d’argot qui n’est pas spécifiquement celui de la guerre, mais bel et bien celui de l’époque et même celui d’une condition. Ils connaissent de longues journées d’attente, à l’ennui mortel où, comme il l’écrit dans ses carnets, les poilus « secouent le silence ». Ils connaissent aussi ces séquences funestes où les projectiles de feu se déchaînent, soulevant la terre, rejetant des corps méconnaissables sur le champ de bataille.

Les guerres ont leur calendrier et leur géographie.

1916, ce sont aussi la Somme (440 000 morts) et Verdun (300 000 morts).  Cent ans plus tard, ces noms et ces chiffres demeurent symboles d’horreur.  L’armistice du 11 Novembre 1918 met fin au conflit.  Mais, en remodelant l’Europe et le Moyen-Orient, les traités de paix, consécutifs à l’armistice, vont créer un séisme dont les répliques se manifestent aujourd’hui même.  Les guerres de maintenant trouvent leur origine dans le découpage territorial, opéré par les puissances victorieuses de la Grande Guerre.  Verdun hier. Alep aujourd’hui.  Non seulement il existe un lien historique entre ces guerres.  Mais leurs formes se ressemblent.  Regardons Verdun. Regardons Alep.  Hier les victimes étaient des soldats. Aujourd’hui, ce sont des civils, femmes et enfants, sur lesquels la guerre déverse ses bombes au chlore. Les conséquences sur les corps sont les mêmes. Le fracas dans les vies est identique.  Bouleversés par les images des tranchées, nous le sommes à présent devant ces villes en ruines où la population vit traquée, par les avions de combat et les tireurs d’élite. Cela nous donne un goût détestable, non pas de recommencement, mais d’une suite incessante. Nous, l’Europe nous protège. Mais, à ses portes, nous entendons frapper tant de malheureux qui nous appellent à l’aide.

Alors, parce que l’histoire a du sens, parce qu’avant nous, sur le sol de France, d’autres générations ont connu ces scènes, nous avons choisi à Villeurbanne d’ouvrir notre cœur et nos portes à ceux qui fuient. En cette veille de 11 Novembre, c’est aussi notre manière de célébrer la paix.