Discours du 99e anniversaire de l’armistice du 11 Novembre 1918 (10 novembre 2017)


À l’occasion de la commémoration de l’armistice du 11 Novembre 1918, nous poursuivons nos cérémonies du centenaire de la première guerre mondiale. L’année 1917 devait être décisive. Elle le fut. Elle donna un tournant au XXe siècle dont aujourd’hui encore, nous observons les conséquences.

Fin 1917, la Russie vient de vivre deux révolutions, l’une en février qui a provoqué la chute du tsar, l’autre fin octobre a porté Lénine et le parti bolchévique au pouvoir. La fin prochaine de l’Empire ottoman offre déjà l’opportunité aux Alliés de se partager le Moyen Orient et d’en redessiner les frontières. Bientôt tous les empires se seront effondrés. De l’autre côté de l’Atlantique, les Américains ont longtemps hésité à s’engager militairement. Mais, au printemps 1917, la décision allemande de reprendre les attaques sous-marines contre les navires commerciaux américains se dirigeant vers la Grande-Bretagne va les pousser dans le conflit.
En mai, le Congrès vote la conscription pour les hommes de 21 à 30 ans. À la mi-juin, les premiers Sammies, comme on appelle leurs soldats, débarquent à Boulogne-sur-Mer. Le gros des troupes transitera ensuite par les ports de Bretagne, en particulier par Saint-Nazaire qui comptera à certains moments autant de soldats américains en transit que d’habitants. Avec leurs chapeaux de feutre à large bord, ils se distinguent. On vient de loin pour voir ces hommes qui incarnent l’espoir d’une reprise militaire et qui témoignent aussi d’une autre culture avec le chewing-gum et le jazz.

En France, la guerre s’enlise. Après les batailles victorieuses de Verdun et de la Somme, qui en 1916 ont fait près de 750 000 morts toutes armées confondues, le début 1917 manque de victoires. Le commandement militaire a besoin de conquêtes. L’offensive lancée le 16 avril 1917 dans l’Aisne sur le Chemin des Dames a cette ambition de reprendre du terrain et de renverser le cours de l’histoire.
À 6 heures du matin, ce 16 avril, sous la responsabilité du général Nivelle, un million d’hommes partent à l’assaut de ce promontoire tenu par les Allemands. Les chars et les canons lourds doivent ouvrir la voie vers Laon au nord en 24 heures, 48 tout au plus. C’est sans compter l’opiniâtreté allemande. Et la supériorité stratégique d’un ennemi qui, installé sur cette crête de calcaire, domine géographiquement les Français.
Les armées d’Afrique, lancées dans la bataille, sont mal préparées. Elles résistent mal à la morsure de la pluie et de la neige. 30 000 soldats français vont mourir en 9 jours. 200 000 d’avril à octobre. C’est une boucherie. Sur ce ruban de 40 km de long, 30 millions d’obus pilonnent les champs et les villages, dont certains disparaîtront totalement.
Il reste 5 à 6 millions d’obus cent ans plus tard sur ce Chemin des Dames défiguré et qu’il faudra 7 siècles pour que la terre les recrache tous. L’offensive devait redorer le moral des troupes et leur apporter la puissance. Elle se termine en un épisode sanglant qui sème le doute et le découragement. Des historiens disent aujourd’hui qu’au lieu d’écourter la guerre, l’offensive Nivelle au Chemin des Dames l’aurait rallongée d’un an.

L’enlisement et, par conséquent, le sacrifice des hommes vont entraîner une vague de protestations dans toute la société française, tant chez les soldats que chez les civils. Si ces mouvements existent depuis 1914, ils prennent en 1917 une ampleur et une intensité nouvelles. Les meetings pacifiques, les manifestations contre la hausse des prix, les grèves des femmes dans les usines traduisent ce triple sentiment de désespoir, de lassitude et d’indignation. A Villeurbanne, en juin, les ouvrières de la confection cessent le travail, rejointes par les employées des dépôts du tramway dont celui de la rue d’Alsace.
Chez les soldats, les désertions, les protestations individuelles et les actes de désobéissance collective sont plus nombreux aussi. Deux tiers des unités d’infanterie sont touchées. Ces mutineries surviennent plus particulièrement sur les cantonnements de l’arrière, là où les hommes ont des contraintes moins lourdes et davantage de temps pour réfléchir. Elles se manifestent peu au front où la discipline est rude, l’encadrement fort, les ordres incontournables.

Longtemps tus, exprimés seulement par le bouche-à-oreille ou dans la littérature et le cinéma, en particulier dans les milieux acquis aux idées pacifistes, ces faits sont aujourd’hui étudiés de manière scientifique. Des rapports d’officiers, des extraits de lettres gardés par la censure, des procédures judiciaires croisent les témoignages de poilus.
Les historiens ne relient plus directement, comme cela a longtemps été le cas, les protestations à l’échec de l’offensive Nivelle. Ils retracent un climat général d’exaspération. Assez, disent les mutins. Ils en ont assez de rejoindre les premières lignes, de monter au front, d’affronter les pluies de balles et d’obus. Assez de ce théâtre inhumain, assez des chefs et des embusqués, assez de la mort qui est partout, promise ou réelle.
En quelques circonstances, dans certaines expressions, les mutins parlent de la guerre comme d’une arme tournée contre le peuple, puisque c’est le peuple qui meurt sur les champs de bataille. Cette dénonciation plus politisée n’est en réalité pas la plus fréquente. Mais elle révèle la rupture qui s’est progressivement installée entre le sommet de l’Etat et le front. On est loin de l’engouement à l’unisson de 1914. En cette année terrible de 1917, certains soldats voudront par exemple rejoindre Paris pour exposer aux députés leurs doléances et pour qu’ils négocient la paix. Bien souvent, ces actes seront réprimés, ils s’essouffleront dans la peur et le retour à l’obéissance, mais ils demeureront des faits suffisamment explicites pour être, en cette année 2017, le thème mémoriel du centenaire du premier grand conflit mondial et pour faire l’objet de publications éclairantes.

1917, à l’autre bout de l’Europe, mobilisé sur le front d’Orient, le médecin Lazare Goujon, futur maire de Villeurbanne, décrit la puissance du feu, la vigueur des combats, les blessures et la mort. Mais aussi le doute qui s’empare de lui malgré son sens du devoir. « Quelle hideuse chose que la guerre ! », écrit-il. « Et que d’héroïsme vain. Je vois encore ce capitaine courant de droite à gauche de sa ligne pour veiller à mettre chaque combattant à sa place, renversé quatre fois par un obus tombé près de lui, se relever quatre fois indemne et tomber enfin une cinquième [fois] mortellement blessé ». Et Lazare Goujon cite ainsi des exemples d’hommes qui chutent et se relèvent jusqu’à ce que la guerre les engloutisse définitivement dans ses entrailles de métal et de terre.
Cent ans plus tard, les récits demeurent insupportables. À l’échelle du monde, on se demande comment près de 75 millions d’hommes mobilisés entre 1914 et 1918 ont fait pour supporter cela. 10 millions ne sont pas rentrés, près de 22 millions sont revenus meurtris, frappés par la folie, détruits physiquement, atrocement mutilés, vivant tout le reste de leur existence en reclus pour ne pas affronter le regard des autres. La première guerre mondiale n’est pas une simple page d’histoire. Cette cérémonie n’est pas une simple célébration du souvenir. Car ces événements, par la douleur et l’effroi qu’ils produisent toujours sur nous, interrogent notre rapport à la citoyenneté, à la démocratie, à la paix. Qu’ils nous inspirent pour rechercher en toutes circonstances le chemin le plus apaisé et le plus sage.