Discours du centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918 (10 novembre 2018)


C’est à Rethondes dans la forêt de Compiègne, le 11 novembre 1918, à 5h15 du matin, que le maréchal Ferdinand Foch, commandant en chef des forces alliées sur le front de l’ouest, signe l’armistice avec l’Allemagne dans son wagon de commandement. Puis, dans la matinée, au Palais Bourbon, Georges Clémenceau, président du conseil, lit la convention d’armistice. Dans ce texte court dont il fera aussi lecture au Sénat, il rend un hommage solennel aux soldats morts et vivants, ainsi qu’à la puissance des armes et à la France qu’il décrit comme « le soldat de l’idéal ». Officiellement, les combats prennent fin à 11 heures. C’était il y a cent ans.

Quatre ans et trois mois après le début de la guerre, le monde est bouleversé. Aucun des empires de la vieille Europe n’a survécu au conflit. Le monde est meurtri dans la chair de ses peuples avec 10 millions de morts.
C’est un bilan cataclysmique. En ce jour d’armistice, l’effrayante comptabilité des hommes morts au front nuance la joie. La silhouette fracassée des blessés est un autre témoignage de la souffrance des hommes. Il y a de la tristesse dans la liesse. Alors plus qu’une célébration de la victoire, cet armistice se révèle comme une commémoration de la tragédie humaine.
Car la Grande Guerre, expression qu’adoptent les Français dès les premiers mois du conflit, n’a pas d’équivalent dans l’histoire. Elle a été une révolution, tant dans le maniement des armes, l’aviation par exemple a fait son apparition, que dans l’organisation de la société qui en a découlé. En quatre ans, la manière de faire la guerre a changé, la vie s’est transformée en tout. Le vent de l’émancipation a traversé toutes les classes sociales : il profite en particulier aux femmes et il inspire les peuples colonisés. Pourtant ce 11 novembre 1918, si l’armistice est signé, la guerre n’est pas finie. Les batailles se poursuivent en plusieurs points d’Europe et du globe. Ce qui se joue alors entre les puissances européennes, sur le front d’Orient notamment, aura des conséquences jusqu’à aujourd’hui y compris dans la résurgence actuelle des extrémismes, des nationalismes et des populismes.

Dans son livre, « Villeurbanne 2000 ans d’esprit d’indépendance », l’historien Alain Belmont a décrit la contribution de Villeurbanne à la guerre, plus de 1700 soldats tombés au champ d’honneur. Il souligne le centre arrière qu’a été la commune. Les usines de l’industrie équipent l’aviation : un avion est produit chaque jour chez le fabricant Letord rue Léon Blum. Les manufacturiers du textile réalisent les uniformes, les tentes et les couvertures pour l’armée française. Des obus et des munitions sont conçus ici. À la Doua, un émetteur radio, l’un des plus puissants du monde, se distingue avec ses 8 pylônes de 120 mètres, émetteur installé pour renforcer celui de la Tour Eiffel. 13 hôpitaux auxiliaires reçoivent les blessés qui ne sont pas nécessairement d’ici. L’école Gallieni accueille une centaine de soldats rendus sourds et aveugles et leur apprend à vivre avec leur cécité.
À Villeurbanne, dès les premières semaines de la guerre, la population souffre. Le conseil municipal est solidaire des poilus, de leur famille et plus largement des nécessiteux. Car, avec les hommes partis au front et l’arrêt de certaines usines, le chômage apparaît, les revenus manquent, la pauvreté s’installe. Les élus organisent des cantines populaires. Des vêtements et des chaussures sont distribués. Par souci d’économie, l’éclairage public est supprimé à partir de minuit. Des colis sont envoyés aux prisonniers de guerre. En 1920, l’Etat s’engagera à rapatrier dans les villes et les villages les corps des soldats enterrés au front. À Villeurbanne, 1700 corps seront attendus dans les caveaux familiaux. Pour les familles dans le besoin, la mairie décidera d’une centaine de concessions perpétuelles creusées par des prisonniers allemands dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’ancien cimetière de Cusset. Beaucoup d’entre elles seront ensuite transférées à la Nécropole de La Doua.

Ce qui caractérise la position du conseil municipal de Villeurbanne durant cette période de guerre, c’est son pacifisme. En 1913 déjà, il proteste contre le projet de loi visant à prolonger d’un an le service militaire. En 1917, le nom de Jean Jaurès est attribué à la rue qui relie l’actuelle place Grandclément, qui porte le nom du maire en fonction à l’époque, et le quartier des Maisons-Neuves. Il s’agit d’une rue importante de Villeurbanne, la mairie étant installée à l’emplacement de l’actuelle poste Grandclément. C’est un témoignage politique que le conseil municipal justifie comme un hommage à « l’ardent pacifiste ». Au sortir du conflit, le conseil municipal ne cède à aucune manifestation de gloire nationale. Il s’en tient à son pacifisme.
Le monument aux morts, dont la réalisation est attribuée, en 1923, après concours, au sculpteur Jean Chorel, témoigne de l’esprit qui souffle sur la ville. Pas de poilus montant au front dans un uniforme bleu horizon, pas d’armes pointées vers l’ennemi, aucun signifiant de la guerre et du combat : c’est la douleur qui est représentée sur un calcaire beige provenant d’une carrière de Lorraine.
La statue d’une femme éplorée enveloppant de son manteau des veuves, des orphelins et un père endeuillé ne comporte aucune référence militaire, aucun élément religieux, aucune exaltation patriotique. L’inscription souligne sobrement « Villeurbanne, à ses morts, 1914 1918 ». Dans la statuaire commémorative de l’époque, le monument aux morts de Villeurbanne se distingue par sa représentation de la souffrance familiale qui s’élève en plaidoyer pour la paix et en une dénonciation subséquente de la guerre. Le 11 novembre 1925, pour son inauguration, le maire interdit d’ailleurs la présence des représentants de l’armée, comme toute référence à la patrie et à la guerre.

Aujourd’hui, longtemps après la disparition des derniers poilus, après le travail colossal des historiens tout au long du centenaire de la Grande Guerre, après la mise en lumière de millions de lettres de soldats décrivant des scènes atroces, le souvenir de la Première Guerre mondiale ne s’exprime plus du tout dans une hagiographie de l’héroïsme combattant. Dans toutes les communes de France, la longue liste des victimes nous émeut, non pas parce qu’elle fait appel à notre sens de l’abnégation et du courage, mais parce qu’elle décrit l’ampleur du drame humain. Dans certaines familles, on le lit à flanc de monument, tous les hommes sont tombés, père, fils, oncle ou cousin. Se projeter dans ce grand malheur national est intenable. En cent ans, dans une Europe aujourd’hui réconciliée, les valeurs et le message associés au 11 Novembre ont progressivement évolué. La commémoration de l’armistice s’apparente désormais à une fête de la paix, une fête de l’Europe, une fête de l’espérance d’un monde sans guerre. Le temps a fait son œuvre. Et l’Europe a fait la paix.

À Villeurbanne, en ce début novembre 2018, les enseignants et les élèves des écoles Léon-Jouhaux et Edouard-Herriot témoignent de ce changement de représentation. Des jeunes élèves viennent de nous accompagner pour déposer des gerbes de fleurs au pied du monument de la Libération.
Avec recueillement, ils ont observé une minute de silence à la mémoire des soldats morts pour la France. Puis ils ont lu une lettre du médecin Lazare Goujon qui s’apprête à passer les fêtes de Noël 1916, sur le front d’Orient, loin de sa famille.

Mesdames, messieurs,
La paix dans laquelle nous vivons aujourd’hui est précieuse. Elle est aussi le plus fragile des héritages. Il est important que les générations nouvelles en connaissent l’histoire, les sacrifices, les combats, les folles espérances.
Que cette cérémonie nous donne le courage et la persévérance pour la garder vivante.