Discours du soixantenaire à la mémoire des Justes de France (26 avril 2014)


Nous sommes réunis ce matin à l’occasion du 60e anniversaire de la journée nationale en souvenir des victimes et des héros de la Déportation. À l’occasion de cet anniversaire, j’ai choisi de vous lire quelques extraits du livre de Caroline Glorion, consacré à Geneviève Anthonioz-de Gaulle, extraits qui embrassent bien les différentes facettes de la déportation.

 

 

Le 3 février 1944, Geneviève de Gaulle devient le matricule 27 372. Comme les autres, elle est un numéro, uniquement un numéro. Dès son arrivée, elle est affectée à un poste de travail. Elle en changera souvent durant les premières semaines : déchargement de wagons de charbon, de ciment, travaux de terrassement. Quelques mois plus tard, elle rejoint le commando dirigé par un Hongrois impitoyable du nom de Syllinka. La tâche quotidienne des prisonnières consiste à nettoyer et à récupérer des uniformes qui viennent des champs de bataille et qui sont infestés par le typhus. Elles attrapent rapidement des maladies au contact de ces vêtements souillés. Les équipes de travail se succèdent jour et nuit dans un atelier malodorant et humide. Une nuit, Geneviève ressent des douleurs dans les yeux. Elle ne voit presque plus rien. La lumière des ampoules qui tremblote au-dessus de sa planche de travail lui est insupportable. Elle souffre d’importantes ulcérations de la cornée et a de la peine à travailler car elle ne distingue plus les vêtements qu’elle doit trier.

 

 

Geneviève de Gaulle évoque les coups qui pleuvent :
Durant la semaine qui a suivi, j’étais très mal en point, j’ai été battue violemment plusieurs fois. Cela n’avait rien à voir avec les gifles, les grosses claques de la Gestapo. Un type me battait sauvagement, et c’était évident que j’allais y passer au bout de quelques jours.

 

 

Elle évoque aussi le combat permanent des déportés :
Il a fallu lutter durement pour ne pas être détruite, certaines n’ont pas résisté ! Ça dépend un peu de chacun, mais ça dépend aussi de la chance qu’on a eue. Nous avions quelque chose de très précieux, nous qui étions arrêtées pour faits de résistance ; au moins nous savions pourquoi nous étions là ; cela avait un sens, mais pensez à ces hommes et ces femmes jetés dans des conditions atroces parce qu’ils étaient juifs ou tziganes… Et, dans le camp de Ravensbrück, il y en avait des femmes juives venues d’un peu partout en Europe, parfois avec leurs enfants, et puis des tziganes aussi…

 

 

Le camp, c’est aussi la rencontre avec mère Elisabeth :
Je me souviens de ma première rencontre avec mère Elisabeth, une religieuse de l’ordre des « Sœurs de la compassion de Lyon ». Résistante de la première heure, elle avait recueilli et caché des enfants juifs, puis des résistants. Elle avait accepté aussi de remiser des armes dans le couvent. Une perquisition de la Gestapo lui fut fatale. Je me souviens d’elle lorsqu’elle est arrivée à Ravensbrück. Elle était toute nue… Je ne m’en étais même pas aperçue… On avait tellement l’habitude. Je sentais que quelque chose clochait mais je ne voyais pas quoi… Je l’appelais « ma révérende mère » long comme le bras… Elle attendait toute nue, très digne dans la cour du camp… Elle attendait qu’on vérifie ses mains et ses dents ; c’était une inspection habituelle pour vérifier que les prisonnières n’avaient pas la gale… Plus tard, elle a pris la place d’une autre femme dans un camion qui partait pour la chambre à gaz, le jour du vendredi saint. Elle est morte volontairement.

 

 

Enfin, Geneviève de Gaulle s’attache aux visages :
J’ai décrit souvent les visages des nazis que la haine et la volonté de faire du mal avaient marqués si cruellement, mais il y avait aussi en face, et peut-être encore bien plus présents, ces visages admirables. Finalement, avec mes camarades de déportation, nous avons une grande foi dans l’homme parce que nous savons qu’il y a des gens qu’on n’arrive pas à détruire et qui resteront des lumières pour chacun de nous, quelles que soient leurs convictions ou leurs pensées.

 

 

Mesdames et messieurs, ces courts extraits éclairent la dureté, l’horreur et la déshumanisation de l’univers concentrationnaire. Ils nous incitent au souvenir mais aussi, à la vigilance.