Discours lors de la rénovation du Théâtre national populaire


Discours du 11 novembre 2011

Entre le Théâtre national populaire et la mairie de Villeurbanne, il n’y a qu’une place. Elle porte le nom de Lazare Goujon, maire dans les années trente. C’est lui qui a construit ce centre-ville — futuriste, comme on le disait à l’époque — dans lequel le TNP trouverait plus tard un écrin à sa dimension.
Quand Christian Schiaretti est venu évoquer le chantier colossal de rénovation du théâtre auquel il prétendait, il a d’abord traversé cette place. C’était il y a dix ans. Ses ambitions étaient grandes. Le projet dans lequel nous nous sommes engagés depuis, Christian Schiaretti avec ses exigences artistiques nourries de références hugoliennes, nous — élus — avec la volonté pérenne de faire de la culture le ciment de notre citoyenneté locale, ce projet s’est transformé en une belle aventure.
En période de “disette” économique, la participation totale de notre collectivité n’avait rien d’évident. L’effort était important. Il nécessitait de faire des choix, de les expliquer, de convaincre. Dans le débat permanent que suppose la démocratie, certains exprimaient des doutes. Et paradoxalement, tous les arguments, dont celui de la crise, qui auraient pu nous inciter à modérer notre enthousiasme, nous invitaient à nous impliquer complètement.
C’est ce que nous avons fait.

Nous l’avons fait par exigence politique. Quand les choix sont des dilemmes et qu’ils requièrent du courage, c’est là qu’ils finissent par s’imposer naturellement. Cent ans de notre histoire contemporaine locale nous donnaient l’exemple. Imaginez, dans les années vingt, au sortir de la première guerre mondiale, à l’emplacement de ce théâtre, il n’y avait rien. Le Palais du travail, qui héberge le TNP, allait devenir la première pièce de l’ensemble urbain des Gratte-ciel.
Cette immense opération de construction créait du travail quand la crise économique condamnait les ouvriers au chômage et à la misère, quand près d’un tiers des entreprises avaient fermé. En plus des logements confortables, que le nouveau quartier offrirait aux travailleurs, il leur garantissait des services. D’où ce Palais du travail, qui abritait un théâtre moderne, mais aussi un dispensaire, un espace pour la vie associative et syndicale, ainsi qu’une piscine. C’était un Temple laïque concourant à l’émancipation de la classe ouvrière, comme l’exprimait le maire. Le maire exigea d’ailleurs qu’on jouât ici Les marchands de canons, la pièce de Maurice Rostand, interdite à Paris parce qu’elle y dénonçait la guerre, en particulier le jeu trouble des fabricants d’armes. Ce choix, dont il pensait qu’il provoquerait un “coup de tonnerre”, se faisait l’expression de la liberté de penser qu’il revendiquait pour les ouvriers.
A ce bâtisseur qui croyait en l’éducation populaire, à ce maire qui faisait prospérer ses idées dans les congrès européens de réformateurs, le génie visionnaire a coûté une élection. Mais il a donné à nombre d’élus qui lui ont succédé l’envie d’explorer des voies nouvelles et de ne pas céder à la facilité.

Notre engagement dans la rénovation de ce lieu, nous l’avons fait aussi pour le théâtre populaire, dont le sigle TNP conjugue les mots, non pas en vertu d’un théâtre qui ferait plaisir à tous, mais dans le désir de l’excellence pour tous.
Ce 11 novembre 1920, alors que la France vient pour la première fois d’honorer la dépouille de son soldat inconnu, Firmin Gémier inaugure le Théâtre national populaire au Trocadéro à Paris. Ce sont les députés qui, cinq mois plus tôt, ont décidé de créer une cinquième scène nationale pour donner au peuple une alternative à la misère et à l’alcoolisme, comme le demandent les partis politiques et les syndicats. Considérant que la littérature est un instrument de l’égalité entre les citoyens, Gémier fera du TNP, un théâtre, je le cite,“de la démocratie qui naît et s’organise”, un théâtre investi d’une mission citoyenne et “d’éducation sociale”. Le prix des places y est trois à quatre fois moins cher qu’ailleurs, pour que les ouvriers puissent y venir facilement. Et ils viendront.
Comme ils viendront ici, dans ce théâtre de Villeurbanne qui, très vite, après sa création, se transforme en centre de l’opérette. Comme ils viendront plus tard dans ce qui est devenu le Théâtre de la Cité. Roger Planchon, qui le dirige à la demande du conseil municipal, imagine lui aussi un abonnement qui fait débat, ses adversaires jugeant qu’il transforme le public en un troupeau de “moutons captifs”. Planchon se rend en personne dans les comités d’entreprise de l’agglomération incitant les ouvriers à venir au théâtre, ce qu’ils feront. Il mène aussi un autre combat, un combat de fond et sans merci face à la municipalité, pour que le théâtre demeure une maison d’artistes et pour que les élus s’en tiennent à bonne distance, quand bien même ils le financent.

Dans les années soixante-dix, la décision de décentraliser le TNP à Villeurbanne mettra un terme à la controverse — qui, à l’époque, n’est d’ailleurs pas qu’un problème local. On la retrouve dans de nombreuses villes de France, pas plus loin qu’à Saint-Etienne. Avec le transfert du TNP, les élus locaux accepteront de vivre avec un théâtre tel quel, un théâtre qui se construit et s’énonce par lui-même. Mais du débat sur la place des artistes et sur le contenu de leurs créations, qui a agité cette scène il y a plus de quarante ans, l’actualité — comme celle du Théâtre de la Ville à Paris — nous dit qu’il n’est jamais clos. Quant à Christian Schiaretti, qui est le légataire de cette histoire exaltante, il nous prouve à chaque instant qu’on peut concevoir un théâtre exigeant et indépendant, sans jamais renoncer à l’héritage républicain inscrit dans la genèse du TNP.
L’outil, dont il dispose désormais pour accomplir son métier, est l’un des plus aboutis des scènes nationales françaises. C’est en restant chacun à nos places, chacun dans nos rôles respectifs, mais en prenant aussi la parfaite mesure de nos prérogatives, que nous avons pu réaliser, par cette rénovation, cette belle exception culturelle.

Notre engagement dans la rénovation de ce théâtre, nous élus, nous l’avons voulu parce que notre société a besoin de lieux de réflexion et d’expression, des lieux où circulent les idées et les esthétiques. Dans ce paysage sans horizon qui est devenu le nôtre, dans cette atmosphère quotidienne de fin du monde, face aux drames humains qu’engendrent les crises, nous nous sentons quelquefois comme Lenz, le héros de Georg Büchner. Désemparés face à tout cela, il nous arrive de nous demander, comme lui, si nous rêvons ou si nous sommes éveillés. Heureusement qu’il existe des théâtres — et plus largement des lieux de culture — pour ramener la compréhension et l’enchantement qui aident à ne pas désespérer. Le poète et philosophe Edouard Glissant, que nous avions accueilli à Villeurbanne, a dit de la poésie qu’elle n’a pas “de visée”Elle n’est pas là pour nous emmener d’un point à un autre, mais en étant innocence et ruse, elle nous aide à lire le monde. En cela, elle se pose comme un acte de liberté, donc d’espérance.Cette définition convient bien au théâtre, je crois, autant qu’elle décrit bien aussi nos motivations. Nous n’avons pas agi tout à fait par innocence et ruse, mais plus justement avec cette part d’utopie réalisable qui fait avancer une société.

Jean-Paul Bret, maire de Villeurbanne