Discours prononcé le 16 juillet 2018 à l’occasion de la Journée commémorative des victimes des crimes racistes et antisémites de l’Etat français et d’hommage aux Justes de France


En ce 16 juillet 2018, nous sommes réunis pour rendre hommage aux Justes de France et pour nous souvenir des victimes des crimes racistes et antisémites commis par l’Etat français au cours de la Seconde Guerre mondiale. En instituant cette cérémonie, le législateur a voulu, d’une part, célébrer les victimes et les Justes, d’autre part, porter le regard de la Nation sur des faits passés pour en reconnaître les germes et mieux nous en prémunir. Ainsi, chaque année, en cette journée anniversaire de la rafle du Vel d’hiv, revisitant cette page tragique de notre histoire, nous explorons une œuvre, un témoignage, un destin. Aujourd’hui, Simone Veil est notre invitée dans une composition conçue par Sonia Bove, portée par la voix de la comédienne Valérie Karsenti.

Un an après sa mort, quelques jours après son entrée au Panthéon avec son mari Antoine, nous honorons la mémoire d’une femme d’exception à qui les Français vouaient respect et affection.
De Simone Veil, ils aimaient le courage, comme l’avait souligné Jean d’Ormesson dans son discours d’accueil à l’Académie française. Ils l’aimaient aussi pour ses combats contre les oppressions et les misères, pour l’émancipation des femmes, pour l’Europe. Des combats menés de toutes ses forces, avec ce tempérament volontaire nourri de l’épreuve qui se conjuguait à une lucidité hors du commun.

Face à la vie qui l’avait blessée plus d’une fois, elle était restée droite et digne, tenant invariablement tête au malheur. Dans le cœur des Français, elle n’était pas seulement une icône, elle était un modèle. Car dans sa vie, aussi douloureuse qu’accomplie, femmes et hommes puisaient une aspiration à ne pas se décourager, à ne pas renoncer, à espérer.
Ses combats, Simone Veil les avait menés après Auschwitz. C’est ce qui fascinait et intriguait.
Car comment vivre après cela ?
Comment reprendre le cours de sa vie lorsque l’on a été frappé d’une blessure, non pas immense, mais incommensurable ? Comment transformer cette expérience en guide ?
Comment avait-elle fait ? Comment faisait-elle ?

Arrêtée en 1944 avec sa mère Yvonne et sa sœur Madeleine, elle avait 18 ans au moment de sa libération à Bergen Belsen. Sa mère était morte du typhus quelques jours plus tôt. Sa sœur Madeleine était malade. Mais elles étaient sauves, inscrites l’une et l’autre sur la liste des 2500 Juifs de France qui devaient revenir des camps sur les 76 000 condamnés à la déportation parce qu’ils étaient juifs. Son père et son frère avaient disparu quelque part entre l’Estonie et la Lituanie dans ce convoi 73 parti le 15 mai 1944 de Drancy, dont la trace de certains passagers s’était perdue et dont personne n’a jamais su s’ils avaient été abattus dans une forêt balte avant d’arriver ou s’ils étaient morts en détention.
Sa sœur aînée, la résistante Denise Vernet, la première rentrée, avait survécu à Ravensbrück.

De ce temps, hors du temps, Simone Veil avait conservé les stigmates, le tatouage à l’avant-bras gauche du matricule 78 651, la volonté intarissable de raconter. Elle témoignait chaque fois qu’elle le pouvait. La femme qui s’exprimait alors donnait voix à la survivante. Une voix juste, précise, volontaire, triste. Reconnaissante aussi envers les Justes qui, risquant leur vie, avaient permis de sauver les trois quarts des Juifs de France. « On ne saura jamais exactement combien vous êtes », disait-elle le 18 janvier 2007, en tant que présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Simone Veil connaissait intimement la valeur de leur engagement.

Notre cérémonie survient quelques jours après la mort de Claude Lanzmann. Il serait difficile de n’en rien dire.
L’auteur de Shoah avait réalisé de nombreux films sur la destruction des Juifs d’Europe et avait contribué à faire connaître les mécanismes de la Solution finale. Montrer était devenu son obsession et Shoah un monument historique. Pendant des années, il avait construit son œuvre méthodiquement, avec un parti pris unique, conçue de telle sorte qu’elle soit inattaquable et qu’elle dise à jamais ce qui ne pouvait pas se dire. Les heures d’expressions recueillies mais non retenues pour Shoah avaient donné lieu plus tard à d’autres documentaires développant un point particulier, une expérience, une histoire dans l’histoire.

Que sera le monde sans ces passeurs de l’indicible qu’étaient Simone Veil et Claude Lanzmann ?
Que sera le monde quand la voix du dernier survivant des camps de la mort se sera dissipée ?
« Là-bas, écrivait Simone Veil, dans les plaines allemandes et polonaises, s’étendent désormais des espaces dénudés sur lesquels règne le silence ; c’est le poids effrayant du vide que l’oubli n’a pas le droit de combler ».
Ne pas oublier, garder la mémoire vivante, transmettre par-delà le temps qui passe et la disparition des survivants, n’avoir de cesse d’interroger l’actualité pour traquer les idées sombres du racisme et de l’antisémitisme si promptes à renaître, ouvrir les yeux, c’est l’ambition de notre cérémonie.
Merci d’y contribuer par votre présence.