Inauguration des nouveaux locaux et trente ans de l’Ecole nationale de musique


Discours du 21 mai 2011

En 1980, l’année de naissance de l’école de musique de Villeurbanne, il y a un peu plus de trente ans, l’équipe municipale souhaitait mettre en place un enseignement musical à l’échelle de la ville. Imaginez qu’à l’époque, il n’existait rien. En même temps, nous voulions emprunter des chemins nouveaux, car le regard que nous portions sur les structures existantes, qu’elles soient écoles ou conservatoires, était plutôt critique, voire sévère. La rencontre avec Antoine Duhamel, fin 1978, a été déterminante pour écrire notre premier projet.

Antoine Duhamel était aux antipodes de l’académisme dont nous ne voulions pas et qui prévalait partout ailleurs. Sa notoriété était d’abord celle d’un compositeur éclectique, ouvert à toutes les influences. Il rêvait en outre de développer l’école nouvelle que nous appelions de nos vœux et dont nous dessinions les pourtours. Il regrettait que, dans trop de cas, l’école municipale de musique soit  « le premier degré d’une succession qui aboutit aux Conservatoires nationaux, couronnés par le Conservatoire national supérieur de musique de Paris. Peu d’élèves arrivent à franchir les divers ­échelons (…), disait-il. (…) Que deviennent les autres, ces 99% d’autres, parfois de tous âges, qui demandent seulement d’avoir le plaisir et les moyens, de faire de la musique pour eux, pour leurs amis et, pourquoi pas, pour leur ville. C’est surtout à eux que nous voulons nous intéresser ». En s’installant à Villeurbanne avec quelques amis musiciens, Antoine Duhamel a trouvé l’ancrage, le terreau autant que les moyens d’écrire et de développer une aventure originale.
Du côté des élus, je me souviens qu’il y avait une grande effervescence, un désir, comme cela a souvent été le cas à Villeurbanne, de marquer la différence. A cet égard, le fait de construire cette histoire sur un ­terrain alors presque vierge nous a épargné les pesanteurs et les conservatismes à l’œuvre dans d’autres territoires ou d’autres ­collectivités. C’est sur la volonté et l’audace, qui sont inscrites dans la genèse de l’école, que l’exigence et l’ambition ont ensuite pu se développer. Le résultat ne s’est pas fait attendre.

En moins de cinq ans, l’école de musique de Villeurbanne est ­devenue Ecole nationale. Différente et alternative à ses débuts, elle s’est soudain imposée comme une référence et un modèle dans un paysage de l’enseignement musical, bousculé car confronté à la nécessité d’évoluer. Aujourd’hui encore, elle conserve cette dialectique, cette tension permanente entre le souci, d’une part de « rester ­différente, rebelle, transversale », comme l’exprime fort bien Martial Pardo, son actuel directeur et, d’autre part, « la nécessité de structurer des cursus complexes (…) ». Très largement ouverte à ­différentes esthétiques musicales, elle a continué à élargir son éventail de disciplines, de parcours libres et d’apprentissages, gardant entier son goût pour l’aventure.

Aujourd’hui, nous célébrons deux événements, les trente ans de l’école, trente ans d’un parcours admirable, tout comme son installation dans des locaux neufs, profondément rénovés et modernisés pour répondre aux attentes des enseignants et des 1550 élèves dans les murs, auxquels il faut ajouter les 325 jeunes «en atelier» dans les quartiers. Cette transformation totale accède à une revendication ancienne et légitime de la communauté éducative. Car l’école s’est agencée, au fil du temps, plutôt cahin caha, autour du cœur d’origine, l’ancien internat des Saletins. Elle l’a fait par une occupation patiente et progressive, donc forcément un peu hasardeuse et chaotique.

Ce qui nous a séduits dans le projet architectural, avancé par les architectes Deshoulières et Jeanneau, c’est qu’il présentait une ­stratégie de développement de l’école au sein de sa parcelle et dans son environnement urbain. La démarche, qui a consisté à rassembler l’ensemble des équipements sur le site principal, crée davantage de fonctionnalité, mais revient aussi à respecter l’identité de cet ancien orphelinat, devenu école de musique et reconnu en tant que telle depuis trois décennies maintenant. Je voudrais souligner la rénovation très contemporaine du hall d’accueil, contemporaine par ses volumes et ses matériaux, ainsi que la simplicité et la sobriété du nouveau bâtiment qui s’unit harmonieusement à l’ancien.

Le nouveau décor architectural participe également à la requalification urbaine de ce carrefour entre la rue Anatole-France et le cours de la République. L’école comporte désormais un parvis, conçu comme un espace entre-deux, entre l’école elle-même et l’espace public. Ce parvis, finement dessiné par la paysagiste Agnès Deldon, est ­composé comme une portée de musique, avec une végétalisation délicate et une mise en lumière nocturne d’une grande beauté. Il remplace le mur d’enceinte, aujourd’hui démoli, qui brisait le regard, ce qui constitue un autre symbole, un symbole d’ouverture.
Cette ouverture, qui accompagne finalement l’histoire de l’école, cette ouverture emblématique, nous l’avons retrouvée, par touche, entre les murs rénovés, jusque dans la dénomination des salles. Elles mettent à l’honneur des artistes dont la diversité des ­origines et des esthétiques, de Thelonious Monk à Ravi Shankar, de Miriam Makéba à Kurt Weill, de Colette Magny à Cathy Berberian, ou encore, de Wolfgang Amadeus Mozart à Janis Joplin… une pléiade de noms qui souligne, en filigrane, cette belle aventure.

Par cet engagement fort de la ville dans ce grand chantier de modernisation, nous réaffirmons notre volonté de considérer la culture comme une priorité. La culture, nous la voulons pour tous, nous la voulons partout. Si nous agissons avec cette mobilisation, avec cette détermination, c’est qu’avec la crise, avec les restrictions ­budgétaires qui viennent de l’Etat, les renoncements sont ­fréquents. Les collectivités locales, la nôtre en particulier, ­tiennent le cap de l’exigence. Mais, pour combien de temps encore et, surtout, au ­détriment de quoi ? Car ce que nous demande l’Etat aujourd’hui, en nous obligeant finalement à compenser financièrement ses retraits et ses démissions, dans le domaine culturel, mais aussi scolaire ou social, c’est de choisir entre des projets de première nécessité.

A Villeurbanne, la culture sous toutes ses formes fait partie du socle identitaire de la ville. Elle compte. Depuis les années 80, nous avons imaginé, inventé, innové. Il faut citer la Maison du livre et le réseau de lecture publique, mais aussi l’installation de l’Institut d’Art Contemporain, tout comme, il y a peu, la création du Rize, le centre mémoires et société. Il faut citer encore la rénovation en profondeur et en cours d’achèvement du Théâtre National Populaire, qui ouvrira à l’automne prochain et qui n’a jamais cessé de revendiquer son ­inscription dans la ville. Pour toute cette histoire et aussi tout ­simplement par conviction, notre volonté de défendre la culture reste intacte.

Car ce qui apporte de la fierté au maire que je suis, c’est, bien sûr, ce bel édifice qui fonctionne comme un signal. Mais c’est aussi et surtout de savoir que l’Ecole nationale de musique se déplace dans les établissements scolaires auprès d’enfants qui ne seraient peut-être pas venus jusqu’à elle, qu’elle contribue à créer des “orchestres à l’école”. C’est qu’elle intervient dans la ville, là où sont les ­habitants, grâce à des concerts nomades. C’est qu’en juin, près de 400 élèves et enseignants se produiront lors des Invites, non pas sous forme de simples animations musicales, mais à travers des spectacles conçus comme de véritables produits artistiques. C’est que, lors de tous ces rendez-vous, nous faisons fructifier cette ­ambition à laquelle nous n’avons jamais renoncé, celle d’être ­élitaire pour tous.

Etre élitaire pour tous, comme le disait Antoine Vittez, cela signifie transmettre à chacun l’art et la connaissance, ouvrir des regards, aider à découvrir des réponses à des questions a priori sans réponses, permettre à chacun par l’accès à ces esthétiques de se construire et de pousser son destin.

Jean-Paul Bret, maire de Villeurbanne