Inauguration du mémorial du génocide arménien


Discours à l’occasion du 90e anniversaire du génocide arménien. 

Samedi 23 avril 2005

Le monument que nous inaugurons en ce 23 avril 2005, à la veille du quatre-vingt dixième anniversaire du génocide arménien, est un mémorial et une espérance. S’il rend hommage aux victimes, s’il marque l’attachement et la compassion d’une ville à l’égard de leurs descendants, il affirme que le génocide des Arméniens n’appartiendra véritablement à l’histoire que le jour où les héritiers de l’Empire ottoman l’auront reconnu. Ce monument s’inscrit ainsi dans un long combat.

Jean-Paul Bret devant le mémorial

En 1998, j’ai fait partie des députés socialistes qui, à l’Assemblée nationale, ont proposé et voté une loi reconnaissant le génocide arménien de 1915 dont le texte définitif a été promulgué trois ans plus tard.Imaginée dans l’audace, notre démarche avait l’ambition d’emmener la Turquie sur le chemin de son histoire. Sept ans plus tard, nous en sommes loin encore. Nous l’avons mesuré au fil des derniers mois, lors des discussions sur l’avenir de l’Union européenne, qui ont donné l’occasion aux responsables politiques turcs de propager des idées fausses. Il est faux effectivement de réduire le génocide des Arméniens à une série d’opérations de légitime défense. Comme il est faux de le faire disparaître dans l’histoire de la première guerre mondiale et dans les troubles inhérents à la guerre. Comment expliquer le meurtre des enfants, le viol et l’asservissement des femmes ? Comment expliquer encore qu’on ait voulu tuer tous les hommes de toutes les villes et de tous les villages ?

La description des faits survenus du printemps 1915 à l’automne 1916 ne souffre d’aucune ambiguïté. Elle relève d’une action préméditée et organisée pour exterminer une minorité.Celui qui se penche sur les travaux des historiens est frappé par la méticulosité avec laquelle les meurtriers ont exécuté leur crime et se sont employés à tout faire disparaître. Plusieurs centaines de kilomètres séparent l’Anatolie des déserts de Mésopotamie. Les déportés, ceux qui avaient eu la chance de ne pas être tués avant le départ, les ont parcourus à pied, en butte aux pillards, violentés tout au long de leur parcours. Arrivés dans des camps de fortune en Syrie, beaucoup moururent de faim et de maladie, d’autres reprirent la route dans l’espoir de trouver la paix. Mais le mensonge étaitlà, déjà. Poussés jusqu’à Deir ez-Zor, ils furent regroupés dans des grottes, aspergés d’essence, brûlés vifs. Plus au nord, à Ras-el Aïn, en 2005, le sol continue à rendre les squelettes des suppliciés de 1915. Les os et les crânes, qui se révèlent chaque jour entre les cultures, sont comme la voix des morts, une voix actuelle et terrible.

Nous devons nous souvenir du génocide arménien parce qu’il est le premier génocide du XXe siècle, ce siècle au cours duquel les hommes enfantèrent le progrès et sécrétèrent leur mort. On se mit à parler de meurtres de masse, de crimes contre l’humanité et de génocide pour dire l’extermination, pour dire cette monstruosité inégalée de la mise à mort. Un génocide n’est pas un crime ordinaire. Le droit le considère comme le plus total des crimes contre l’humanité, parce qu’il vise à effacer de la planète, un groupe dans son entier, par l’exécution de tous ses membres, par la destruction des biens culturels, des sites fondateurs de la tradition, par l’amputation des liens avec le territoire. Après un génocide, il ne reste rien de ce qui a été, de la grandeur d’un groupe, de sa culture, de ses églises, de ses villages, de sa présence sur ses terres ancestrales. Le génocide arménien n’allait pas être le seul. Après lui, d’autres viendraient, tous identiques dans leur dimension incommensurable, tous singuliers dans la façon dont ils seraient accomplis. S’il n’y a pas de relation de cause à effet entre le génocide des Arméniens et les génocides des Juifs, des Tsiganes, des Cambodgiens, des Tutsis au Rwanda, il n’en demeure pas moins que ce crime absolu impuni a porté le germe d’autres meurtres de masse, d’autres recommencements, ailleurs, dans d’autres circonstances. Par le souvenir, nous nous protégeons des répétitions de l’histoire. Et dans ce contexte d’anéantissement, le souvenir est la juste revanche de la vie.

Nier n’aide personne. Ni les victimes, ni les bourreaux ne sortent apaisés du mensonge, de la dissimulation et de la négation, ces effrayants corollaires au crime de génocide. Il les distille comme un venin avant et après les faits. Perpétré par le gouvernement jeune-turc, le génocide arménien est toujours nié par l’Etat turc qui a succédé à l’Empire ottoman. De 1915 à aujourd’hui, la négation se perpétue, comme si l’immensité des actes ne pouvait qu’être cachée. Jusqu’à cette lettre que m’ont adressée le consul et l’ambassadeur de Turquie, il y a quelques jours, et qui, dans un cynisme administratif, parlent du «soi-disant génocide arménien» et proposent de faire entendre la version de la Turquie au motif que «dans chaque litige, il y a toujours deux parties».
Jusqu’à cette promesse d’organiser une commission d’enquête conjointe avec l’Arménie pour faire acte d’ouverture et de bienveillance devant la communauté internationale à quelques jours de ce 24 avril. Quel crédit accorder à cette commission quand on sait qu’à Istanbul, un mausolée honore la mémoire de Talaat Pacha, l’un des artisans de ce génocide, que les lieux prestigieux de la culture arménienne sont laissés à l’abandon ou détournés de leur vocation, que le code pénal turc de 2004 sanctionne ceux qui évoquent publiquement le génocide arménien ou demandent sa reconnaissance ? Quelle confiance témoigner à cette commission alors que les messages de la diplomatie turque passent systématiquement par le filtre des négateurs ?

Je vous parlais d’un long combat tant il reste à accomplir au regard du mensonge, cette constante malheureuse et indigne qui accompagne le génocide des Arméniens. Certains m’interrogent quelquefois sur notre pugnacité, sur la nécessité que nous avons à revenir sur des faits qui datent de quatre-vingt-dix ans, sur notre engagement de non Arméniens, sur la volonté de la ville de Villeurbanne d’organiser les cérémonies du 24 avril alors que partout ailleurs, elles sont initiées par la communauté arménienne. Ici, dans notre ville, ce sont bien les élus de la République qui en sont à l’origine et qui font de cet anniversaire un événement unique en France.

Notre geste a plusieurs ambitions. Dire aux Français d’origine arménienne que nous  savons d’où ils viennent, que nous les reconnaissons dans leur culture et que nous partageons leur histoire. Dire la vérité à ceux qui ne savent pas et les aider à déjouer le mensonge. Porter le propos de la reconnaissance sur la place publique et en faire une parole continue de chaque jour. Dire aussi que ce crime, s’il touche un seul groupe, est par son oubli la honte de tous les hommes. C’est ainsi que nous avons choisi les mots et que nous les avons inscrits dans la pierre et l’acier. Depuis ce matin, les passants peuvent les lire. Tous apprennent ou se souviennent, face à ces textes ouverts sur la ville, figés dans des matériaux nobles qui symbolisent la puissance, la résistance, le caractère indéfectible de notre engagement, dans cette configuration en arc de cercle à l’image des forums. Donnant sur un jardin en devenir, c’est-à-dire sur la vie, chacune des six fenêtres explique une page de la tragédie. Et par sa présence, chacune d’elle transforme ce mensonge en une «chose» insignifiante et absurde.
Je souhaite qu’un jour, ce génocide enfin reconnu par la Turquie, nous puissions reformuler quelques passages du texte. Et que cette fois, l’acier et la pierre soient là, non plus pour dénoncer silences et mensonges, mais pour dire le deuil. C’est l’espérance que nourrissent les femmes et les hommes qui ont voulu et imaginé ce mémorial.

Jean-Paul Bret, maire de Villeurbanne