Inauguration du Rize, centre dédié à la mémoire


Discours du 15 février 2008

Mesdames et messieurs,
Le lieu dans lequel j’ai le plaisir de vous accueillir aujourd’hui s’appelle Le Rize. Ce nom fait référence à la Rize, la rivière mythique et souterraine de Villeurbanne qui servait à la petite industrie textile et aux teinturiers établis notamment dans le voisinage de cet édifice. La Rize
circulait quasiment sous nos pieds, jusque dans les années soixante-dix, époque à laquelle elle a fini par disparaître au gré des travaux de canalisation. Mais elle demeure dans la mémoire collective comme un élément fort du patrimoine local. C’est pourquoi nous avons souhaité faire vivre son souvenir en attribuant son nom à cet équipement, en apportant juste une nuance de genre, comme cela se pratique dans la dénomination des bateaux, la Rize devenant le Rize pour qualifier ce bâtiment. Lorsque nous avons imaginé le projet d’un centre qui, à
Villeurbanne, serait dédié à la mémoire, nous ne savions pas la forme qu’il prendrait. Mais nous avions la volonté de donner aux citoyens de Villeurbanne une trace de leurs histoires et, à partir de cette évocation sereine des passés de chacun des groupes qui se sont installés dans notre ville, d’apprendre à se connaître et de partager nos lignes de vie.

En révélant l’histoire des uns et des autres, nous avions l’ambition d’aider chacun à se reconnaître pleinement là où il habite. Nous avions la conviction que la reconnaissance de la personne passait par la reconnaissance de son histoire, par la reconnaissance du chemin qu’elle avait emprunté pour s’établir ici. Nous voulions « gratter » nos racines pour bien vivre le présent et inventer l’avenir.

Le Rize, que nous inaugurons aujourd’hui, est l’aboutissement de cette ambition. Il donnera à découvrir, à voir et à apprendre ce qui nous distingue, ce qui forge nos identités, mais aussi ce qui nous rassemble, ce qui fait que nous exerçons notre citoyenneté ensemble.

Le site, qui accueille Le Rize, abritait autrefois les archives du Crédit lyonnais. En 2001, ce bâtiment à l’architecture industrielle était à l’abandon, coupé du quartier par un mur aujourd’hui disparu. Si nous avons fait le choix de la modernité dans les aménagements intérieurs, nous avons eu le souci de garder l’identité du bâtiment, témoin de l’histoire ouvrière de notre ville, tout comme nous avons préservé le buis centenaire.
En démolissant le mur de ceinture, nous avons ouvert l’édifice sur le quartier, qu’il contribue désormais à embellir. Ce lieu, qui n’était qu’une friche, une parcelle du passé, est aujourd’hui l’élément marquant du paysage contemporain qui, en quelques années, avec la création de
l’école maternelle Antonin Perrin, la rénovation de la primaire, le centre Handas pour les handicapés, mais aussi grâce à de nouveaux immeubles d’habitation, s’est métamorphosé.
Elément phare de la vie du quartier, le Rize l’est aussi par la médiathèque qu’il accueille en son sein et qui est une médiathèque de proximité. Certes, son fonds contiendra des documents qui se consacreront davantage au thème de la mémoire, mais il comportera aussi
les livres, les films, les cédéroms et les DVD qui sont ceux d’un fonds ordinaire destiné à la jeunesse et au grand public. Cet équipement complète notre dispositif de lecture publique, qui est l’un des plus performants de l’agglomération. Avec la Maison du Livre, de l’Image et du Son, avec deux équipements de secteur que sont la médiathèque du Tonkin et aujourd’hui la
médiathèque du Rize pour les Maisons-Neuves, la Ferrandière et Grandclément, avec des bibliobus qui se déplacent dans chaque quartier, nous créons un lien de proximité avec les habitants, notamment avec les enfants, autour des ouvrages et de la connaissance. Donner à lire et à comprendre est l’une des plus belles missions du service public ! Je suis heureux que, grâce à cet équipement, nous donnions un nouveau souffle à cette ambition de toujours.

Le Rize est aussi un lieu de recherche pour des universitaires, des historiens, des sociologues, des ethnologues qui, dès le lancement du projet, se sont intéressés à ce qu’il incarne et à ce qu’il contribue à construire. Un comité d’orientation, composé de chercheurs, participe à
la définition des objectifs. Alors tout en étant bien ancré dans la vie de son quartier, cet équipement contribuera au rayonnement de Villeurbanne puisqu’il est, à ce jour unique, dans notre agglomération et en Rhône-Alpes. Il encouragera la recherche scientifique et permettra la diffusion des fruits de cette recherche au grand public. Par des actions pédagogiques
et des événements culturels, il portera ces savoirs à la connaissance de tous. Il nous aidera à conjuguer mémoire et citoyenneté, passé et présent. J’espère qu’à partir de notre expérience locale, à partir de notre histoire mais aussi à partir de nos recherches, nous apporterons notre
contribution aux grandes questions qui interrogent notre société et dont je citerai trois exemples. Avec le temps, que reste-t-il des gens modestes ?

Villeurbanne s’est construite avec l’arrivée de populations, venues d’autres régions de France, venues d’autres pays, venues d’autres continents. Depuis la fin du XIXème siècle et jusqu’à aujourd’hui, des raisons économiques et politiques ont motivé ces migrations. C’est par le travail que les gens de faible condition reconquièrent un statut, de quoi vivre, une place dans la société. C’est donc pour le travail, qu’offraient les usines de la métallurgie et de l’industrie textile, que des femmes et des hommes se sont installés dans notre ville et ont reconstruit leur vie. Même si elle imprègne le territoire, par exemple par les petites maisons construites par les maçons italiens ou espagnols du côté de Croix-Luizet et des Buers, la plupart du temps, l’histoire de ces familles sans fortune ne se voit guère. Elle s’enfuit au moment même où elle s’écrit. Or ces histoires conjuguées, d’un monde populaire, ont nourri l’identité de notre ville. Elles ont contribué à son état d’esprit si particulier qui unit solidarité, ambiances simples de quartier, cohésion sociale en dépit de situations personnelles dramatiques. Faire que cette histoire se voie et se lise, donner droit de cité à la mémoire des gens simples, à la mémoire populaire, c’est non seulement rendre hommage à ceux qui nous ont précédés, mais c’est aussi
donner de l’espoir aujourd’hui aux plus fragiles d’entre nous. C’est leur dire qu’ils comptent et qu’ils ont une place dans notre société.
Le partage des mémoires peut-il favoriser l’égalité entre les citoyens ?
Il y a deux ans, lors de la crise des banlieues, beaucoup ont été frappés par ces jeunes estimant que la société ne les reconnaîtrait bien en tant que citoyen français, que le jour où elle reconnaîtrait leur histoire particulière. Tout en venant confirmer la pertinence du projet que nous avions engagé à Villeurbanne, ces interpellations témoignaient de la douleur intérieure,
engendrée par une histoire non admise. Face à nous, nous avions la preuve que cette douleur, d’abord individuelle et familiale, pouvait engendrer la révolte et la violence. Dire cela n’excuse aucun des faits, auxquels nous avons été confrontés. Mais, le comprendre, nous aide à moderniser notre principe républicain d’égalité. Car comment parler d’égalité, si la mémoire de l’autre est niée ou oubliée ? Comment inventer une histoire commune à tous si la
société ampute certains d’entre nous de leur passé, si elle reconnaît la mémoire de l’un, pas celle de l’autre ? Justement, qui est l’autre ?

Cette ville nous a appris que l’autre n’était jamais tout à fait un étranger. Elle nous a enseigné qu’à force de solidarité, de dialogue, d’échange, cet autre accueilli et accepté pouvait assez naturellement devenir un citoyen d’ici. L’inauguration du Rize survient dans un contexte national dramatique de criminalisation des sans-papiers et de stigmatisation des étrangers, provoquant des situations d’une inhumanité inouïe. Or, nous savons aussi, que notre pays ne relèvera bien le défi de l’allongement de la durée de la vie qu’en s’ouvrant à des générations nouvelles, originaires d’ailleurs, à qui nous devrons donner des gages d’une citoyenneté réelle. Dans notre ville qui n’est qu’accueil, mélange et brassage, nous avons quelques expériences à montrer et à faire valoir. L’activité scientifique et culturelle du Rize nous aidera à évoquer hors nos murs ce qui s’est accompli ici et, je l’espère, à construire une société plus généreuse et plus ouverte. Ceux qui en doutaient encore ont compris, je l’espère, en écoutant mon exposé, que les thèmes, où nous emmène la mémoire, croisent notre actualité. Nous sommes même au coeur des grands enjeux de notre époque, des grands enjeux de notre pays qui a tiré sa force de son combat en faveur des droits de l’homme, mais qui éprouve quelquefois des difficultés à l’adapter aux nouvelles réalités.

Dans ce Rize, dont le nom nous renvoie aussi à l’étymologie grecque du mot racine, nous avons la matière et les outils. Ils nous aideront à comprendre ce qui nous enracine et ce qui nous lie aux autres. Ils nous aideront, non pas à renoncer à ce que nous sommes, mais à apprendre à le partager. Et dans ce partage de nous-mêmes, ils nous aideront à construire notre identité commune, faite d’identités multiples.

Jean-Paul Bret, maire de Villeurbanne