Journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc


Mesdames, messieurs,

Nous sommes réunis, en ce 19 mars, pour un moment de recueillement en mémoire des victimes civiles et militaires de la Guerre d’Algérie et des soldats tombés en Tunisie et au Maroc. Cette journée nationale, à la date du cessez-le feu en Algérie, a été instaurée par le Parlement français, à l’automne 2012. C’était alors le fruit d’un long travail de reconnaissance auquel Gilbert Chabroux, à l’époque sénateur et moi-même, quelques années auparavant en tant que député, avions chacun participé.

C’est toujours avec une grande émotion que nous écoutons l’appel des Villeurbannais morts dans cette guerre longtemps restée sans nom. Cette année, à la faveur de recoupement d’archives, cette liste s’est encore allongée. Cinq anciens combattants sont sortis de l’oubli. Yves Albert, Robert Berrard, Louis Chaussinand, Guy Dahan et Jacques Pitaud. En leur rendant hommage aujourd’hui, nous faisons nôtre cette réflexion de l’écrivain Alexis Jenni, publiée dans son ouvrage « L’art de guerre » : «Les morts qui ont été nommés et comptés ne sont pas perdus ».

Ces cinq hommes, on les imagine jeunes appelés recevant leur feuille de route à leur domicile. On les imagine aussi sur les quais, à Marseille, où des bateaux les emmènent, par vague, dans un département lointain. On les imagine encore dans les montagnes de Kabylie ou dans la nuit des Aurès, écrivant à leur famille des lettres rassurantes. Comme tous les jeunes de leur génération, ils avaient été officiellement convoqués sous les drapeaux pour maintenir l’ordre. En réalité, la France était au crépuscule de sa présence en Algérie.

Il y a de cela tout juste quarante ans, pour rendre hommage aux soldats français morts dans ce conflit, le conseil municipal de Villeurbanne nommait le lieu, où nous sommes, square du 19 mars 1962, jour du cessez-le-feu en Algérie. C’était là une proposition exprimée par la FNACA, la seule association à avoir immédiatement défendu les intérêts des appelés et des rappelés du contingent.

Nous le savons tous, la date du cessez-le feu n’a pas signifié l’arrêt immédiat des combats. Des massacres et des règlements de compte ont entaché la paix fraîchement signée le 19 mars 1962. A cette date, l’heure de la démobilisation n’a pas encore sonné. Entre la signature des Accords d’Evian et le 1er juillet 1964, qui marque le retrait définitif de l’armée française, plusieurs milliers de jeunes soldats furent encore déployés sur le sol algérien.

Vint alors le temps du terrible bilan. Sur plus d’1 million 400 000 appelés, 30 000 sont morts, 75 000 ont été blessés. 800 000 Français ont été rapatriés en métropole. Du côté algérien, près de 400 000 civils ont péri. Un million et demi de paysans ont été déplacés. De part et d’autre, des milliers d’hommes et de femmes ont été portés disparus. Cela concerne entre 500 et 1000 soldats français. 15 000 à 30 000 harkis. 4 500 pieds-noirs. Plus de 3000 civils algériens, pour la seule bataille d’Alger, en 1957.

Ces disparitions furent souvent les conséquences d’enlèvements et de tortures. Ce sont là des crimes de guerre. Certains ont été révélés, très tôt, par des personnalités courageuses. En avril 1957, le général Jacques de la Bollardière, compagnon de la Libération, dénonce la torture qu’il qualifie de « dialogue dans l’horreur ». Il est condamné à un mois de forteresse. Quelques mois plus tard, c’est le secrétaire général de la police d’Alger, Paul Teitgen qui démissionne. Ancien rescapé des camps de la mort, il savait comment l’humanité peut s’abîmer dans ces comportements indignes.

Quelques intellectuels s’engagent aussi, notamment avec l’affaire Audin. Le 11 juin 1957, un jeune assistant de mathématiques à l’Université d’Alger, Maurice Audin, est arrêté à son domicile par des parachutistes français. Militant communiste, il soutient le combat du peuple algérien pour son indépendance. C’est là un motif suffisant pour les autorités. Sa femme Josette et ses trois enfants ne le reverront plus.

L’armée déclare que Maurice Audin s’est évadé. Sa famille ne croit pas à la version officielle. Elle convainc l’historien Pierre Vidal-Naquet de mener une enquête. Un an plus tard, ce dernier publie un livre, intitulé L’affaire Audin, dans lequel il affirme que Maurice Audin a été torturé puis assassiné. Il combattra sans relâche ce mensonge d’Etat, aux côtés de l’historienne Madeleine Rebérioux, du mathématicien Laurent Schwartz et du journaliste Henri Alleg.

La France a longtemps fait la sourde oreille. En septembre dernier, elle admet enfin que la disparition de Maurice Audin a été rendue possible parce que l’armée avait obtenu les pouvoirs spéciaux. C’est ainsi que des milliers de personnes ont été arrêtées sur simple suspicion. Que des détentions ont pu être tenues secrètes. Que les disparitions sont souvent demeurées sans réponse. Aucune preuve de vie, aucune preuve de mort !
Quelques mois après cette reconnaissance nationale, Josette Audin mourrait au terme d’une vie consacrée à la recherche de la vérité. Sur les deux rives de la Méditerranée, l’affaire Maurice Audin est à la fois un symbole et un espoir pour toutes les familles de disparus. Depuis peu, la France et l’Algérie se sont engagées à faciliter les recherches pour localiser les sépultures des disparus qu’ils soient français ou algériens, civils ou militaires. Cela est de nature à apaiser une mémoire encore douloureuse. A Paris comme à Alger, les nouvelles générations doivent se montrer exigeantes à l’égard de la vérité historique. Connaître ce passé commun, dans sa lumière crue, est la seule voie possible pour dépasser, ensemble, les traumatismes.

Je vous remercie.