Reconnaissance du génocide arménien


Tribune libre sur la reconnaissance du génocide arménien publiée en mai 1998 dans le quotidien Le Progrès.

Le 28 mai, l’Assemblée nationale reconnaissait unanimement le génocide arménien de 1915. J’ai largement appuyé mon intervention à l’Assemblée sur cette tribune rédigée quelques jours plus tôt.

Les Arméniens qui sont arrivés en France dans les années vingt, immédiatement après le génocide de 1915, voulaient oublier. Ils se sont installés le long d’une ligne géographique entre Paris et Marseille. Ils ont travaillé. Ils ont fondé des familles. Finalement, ils ont très peu parlé de ce qui leur était arrivé, de cette Arménie historique qu’ils avaient quittée, de ceux qu’ils avaient laissés à jamais ici ou là sur un charnier, décapités, le corps gonflé dans les eaux de l’Euphrate ou brûlés vifs dans le désert syrien de Deir ez-Zor.C’est comme s’ils avaient voulu tout oublier pour recommencer et vivre en paix.

A la vérité, ils n’oubliaient pas. Dans les familles, le souvenir de la mort était là. Il était dit ou tu. Mais il était présent parce qu’un souvenir comme celui-ci ne s’apaise pas. Il se supporte. Il se traîne comme un fardeau. Il se transmet de père en fils, de mère en fille. Le temps a passé. La deuxième génération est née. Puis, la troisième. Génération rebelle. En Europe et aux Etats-Unis, des hommes et des femmes d’origine arménienne ont pris les armes. Ils ont tué pour que le génocide dont leur peuple avait été victime soit reconnu.

Froidement, ils ont abattu les descendants de ceux qui avaient été les bourreaux de leurs ancêtres parce que le silence leur était devenu insupportable. Des représentants de l’Etat turc sont morts assassinés. C’était au début des années quatre-vingt. En 1983, à Orly, au comptoir de la Turkish airlines, une bombe explosait brisant la vie d’innocents. L’irréparable avait été commis. Que s’est-il produit ensuite ? Il faut croire que les armes ont touché le cœur et la raison de la communauté internationale. L’Organisation des Nations unies puis le Parlement européen ont reconnu le génocide arménien.

La Turquie a mis en œuvre ce que certains appellent le négationnisme d’Etat. Elle a fait du mensonge une stratégie officielle et nationale. Par l’intermédiaire d’historiens, de vrais faux scientifiques et de son corps diplomatique, elle a tenté de montrer que le génocide arménien était une invention ou tout au plus la “version arménienne de l’histoire”. Cela a donné lieu à une littérature de la négation largement diffusée en France et à des actes de contestation lors de cérémonies du souvenir. En 1996, le consul de Turquie a incité sa communauté installée dans la région Rhône-Alpes à manifester sa désapprobation lors de l’inauguration d’un monument à la mémoire des victimes du génocide arménien  à Saint-Martin d’Hères dans l’Isère.

Depuis 1915, les Arméniens ont toujours à se justifier sur leur histoire comme si, rien ne semblait jamais véritablement acquis. A cette situation qui nous fait parfois désespérer des hommes, s’ajoutent d’autres facteurs qui touchent à la position des Etats européens par rapport à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne et à la propension de quelques responsables politiques français turcophiles à passer sur tout au nom de l’amitié entre les peuples. Mais si le sentiment d’amitié suppose des exigences et parmi elles, celle de savoir accompagner ses amis vers la justice et le droit, il ne peut tolérer ni la torture d’aujourd’hui ni le mensonge sur l’histoire.

Quand il y a un an, le maire de Lyon a souhaité jumeler sa ville avec Izmir en Turquie, les responsables associatifs et les élus d’origine arménienne de l’agglomération lyonnaise se sont fortement mobilisés. Ils ont exigé que le conseil municipal de Lyon reconnaisse le génocide arménien, ce qui a été fait. Puis d’autres municipalités ont suivi et ont reconnu.

En quoi des élus locaux peuvent-ils reconnaître ou ne pas reconnaître un génocide ? Et lorsqu’ils s’arrogent ce droit, quelle valeur prend leur acte ? Il n’a pas beaucoup de sens au regard de la loi mais il dit à toute une communauté dont le martyr d’hier est régulièrement  nié : “nous vous croyons”.

La communauté arménienne demande aujourd’hui à la France qu’elle reconnaisse officiellement le génocide arménien de 1915 dont nous célèbrerons le quatre-vingt-troisième anniversaire ce 24 avril 1998. A de très nombreuses reprises, à l’Assemblée nationale et au Sénat, des parlementaires ont déposé des propositions de loi tendant à élargir la loi 90-615 dite Gayssot du 13 juillet 1990 afin d’interdire et de punir toute contestation des génocides et crimes contre l’humanité. Cette disposition permettrait d’inscrire l’expression “génocide arménien” dans la législation française et de reconnaître le premier génocide du siècle pour ce qu’il est : un génocide. Mais ces propositions  de loi pourtant pléthoriques n’ont jamais reçu l’assentiment des gouvernements et sont toujours restées lettres mortes.

L’élargissement de la loi Gayssot n’est pas la seule solution. D’autres possibilités existent. La France pourrait instituer une journée des génocides à l’instar de la journée du souvenir en hommage aux déportés. Cette journée aurait une valeur pédagogique et serait un moment de recueillement. Les victimes du génocide arménien seraient honorées comme celles des génocides juifs, tsiganes, cambodgiens ou rwandais. Finalement, le plus difficile n’est pas d’imaginer une solution pour reconnaître le génocide arménien, mais de trouver la volonté politique d’officialiser cette reconnaissance une bonne fois pour toute afin qu’il ne soit plus possible de la contester ou de la passer sous silence.

Le 7 janvier 1984, le président François Mitterrand a reconnu le génocide arménien. Considéré comme un geste personnel, son acte n’a engagé en rien l’Etat français.Lorsque Claude Cheysson était ministre des Affaires étrangères, il utilisait clairement l’expression “génocide arménien” dans ses correspondances officielles avec des parlementaires. Mais depuis, ses successeurs ont changé leur vocabulaire. Aujourd’hui, ils parlent de “massacres”, d’ “événements tragiques” et de “drame”. Mais de “génocide”, il n’est plus question.

Nous ne gagnerons rien à jouer sur les mots. La diaspora arménienne de France est née du deuil et de la souffrance. Nous l’avons aidée à survivre. Nous devons l’accompagner sur les chemins de sa mémoire parce que sa mémoire est aussi la nôtre. Elle est celle de tous les hommes. Chaque fois qu’un génocide est perpétré, c’est toute l’humanité qui bascule pour n’avoir pas voulu voir ou pour avoir laissé faire. Chaque fois qu’un génocide est nié, c’est toute l’humanité qui compromet son avenir. Le génocide arménien est le premier génocide du siècle. Il n’a jamais été reconnu par ceux et les descendants de ceux qui l’ont perpétré. Nous savons ce qui s’est produit ensuite : les Juifs, les Tziganes, les Cambodgiens.

En France, sur cette terre qui défend depuis plus de deux siècles les droits de la personne humaine, quatre-vingt-trois ans après le massacre des Arméniens, l’omission du mot “génocide” pose un problème d’éthique et d’engagement. Oublier les mots, c’est oublier les morts, c’est renoncer au combat pour la justice et le droit des hommes, c’est compromettre l’avenir de l’humanité, c’est d’ores et déjà accepter le pire pour demain. La France n’a pas le choix. Elle doit reconnaître le génocide arménien.

Jean-Paul Bret, député du Rhône.

> Lire aussi le discours de Jean-Paul Bret à l’occasion du 90e anniversaire du génocide arménien et de l’inauguration du mémorial (23 avril 2005)